Se sentir belle… (Pourquoi se parfume-t-on ? Le billet-renouveau)

Il y a très très longtemps, dans un pays très très lointain, à un âge qu’il n’est plus permis de nommer, et dans une langue qu’il n’est plus possible de parler… (hum hum), j’écrivais ces deux billets : Parfum et Personnalité I, Parfum et Personnalité II.

Si je prends la peine de vous faire une introduction un peu tarte, c’est parce que ces billets ont été écrits dans les tout premiers mois de ce blog et me piquent franchement les yeux à la lecture. Pourtant ! Pourtant, je crois que déjà à cette époque, j’avais tout de même à peu près compris une partie de ce qui se passait, et j’ai été surprise de relire des choses qui me semblent encore pertinentes aujourd’hui. L’analyse présentée dans ces billets est assez sommaire et survole grossièrement la question du “Pourquoi se parfumer?”, mais des éléments restent d’actualité. J’avais surtout compilé dans ces articles des connaissances relativement communes, arrangées à la sauce Nez Bavard. Je vous saurais gré d’être cléments et compréhensifs avec moi, si jamais vous les relisez. Aujourd’hui, et comme cette question ne cesse de me tarauder depuis presque 7 ans maintenant, je voudrais vous apporter mon sentiment sur la question, plus actualisé, et surtout beaucoup plus personnel.

Mucha-Journée

De nos jours, beaucoup de produits existent dans le but de permettre à celles et ceux qui les utilisent de se sentir plus belles et plus beaux, plus désirables, d’avoir une meilleur image d’eux-mêmes, d’avoir plus confiance en eux. Les vêtements pour exprimer sa personnalité, le maquillage pour camoufler et mettre en valeur ses atouts, les crèmes pour avoir la peau douce et le corps ferme (en tout cas on essaie)… Et puis il y a les parfums.

Pris de loin, comme ça sans réfléchir, les parfums pourraient être considérés simplement comme un accessoire, comme la touche finale qui viendrait apporter la cohérence à l’ensemble. Ils le sont parfois bien sûr, mais jamais uniquement. Et vous et moi savons bien que c’est le “jamais uniquement” qui compte.

Car on trouve dans un parfum ce que d’autres produits de beauté n’expriment qu’avec difficultés : un tableau d’émotions, une carte de ressentis, une mosaïque de sentiments et un faisceau de souvenirs. Peu importe en vérité que ces intimités ne soient pas les nôtres en arrivant à la rencontre d’une création, elles vont le devenir car celui ou celle qui porte un parfum se l’approprie. Il se reconstruit avec nos propres chemins et nos histoires singulières. Le parfum est probablement un des rares produits de beauté à la transporter et à l’exprimer aussi fort en lui-même.

Je crois avoir fini par comprendre, après tout ce temps, ce qui, pour ma part, rend la beauté du parfum si touchante. Elle est pour moi plus vibrante et plus parlante que celle des autres arts, même si la sensibilité à la beauté donne des raisons de s’émerveiller tous les jours, à commencer par l’observation de la nature. A vrai dire, je pense que la beauté du parfum est humaine. Elle a quelque chose de profondément naturel et humain. Quoi de plus humain que cette beauté qui ne se vit que sur des instants, des moments qui n’ont de cesse de se produire et de s’évanouir, avant de recommencer ? Cette beauté, chaque matin, naît dans un jaillissement premier, vit sur la peau et dans l’air, puis meurt le soir, avant de renaître la fois suivante, dans un éternel recommencement.

La beauté du parfum se vit dans la chair des hommes et des femmes qui la portent. Elle a quelque chose de fondamental mais parfois aussi de commun, car elle est quotidienne et parfois mécanique. Mais elle vit pourtant, car une odeur n’est pas figée et immuable : elle apparaît, évolue, se dégrade avant de disparaître. En mimant ce perpétuel cycle, le parfum me semble être quelque chose de viscéral, même s’il est d’apparence bien futile, il est vrai. Mais comme la vie, le parfum a quelque chose de gratuit et c’est probablement ce qui le rend aussi beau.

En fusionnant avec celui ou celle qui le porte, le parfum sert de liant et de moyen d’expression de la beauté humaine et intérieure, en la faisant sortir sous d’autres traits que ceux du visage ou du corps. Il crie une intériorité, met à nu la personne qui le porte. Mais tout se passe sans que l’on voit vraiment, sans que l’on sache vraiment… Porter un parfum que l’on aime, aimer ce que l’on sent et aimer ce que l’on donne à sentir aux autres : on parle bien de nous.

Alors pour me sentir belle, même sans maquillage et habillée en tenue de tranquillité (comprendre ici : “vêtements informes et délavés”), je n’ai qu’à choisir dans ma collection de beaux parfums, qui le sont à mes yeux en tout cas, celui qui traduira le mieux mon intimité, mon intériorité du moment. Celui dont j’aurai envie pour me calmer ou me dynamiser, celui qui m’aidera à réfléchir ou à m’évader, celui qui fera qu’une fois appliqué, je n’aurai plus de doutes et plus de craintes, alors qu’il me susurrera à l’oreille : “Tu es bien vivante, et oui, tu es belle “.

Voici, à mon sens, pourquoi on se parfume, pour vivre et faire vivre sur la peau de la beauté, lui donner un espace, se l’approprier, la faire sienne, la rendre plus réelle, plus vivante, plus humaine en l’absorbant dans notre sang avant de la faire ressortir.

Et vous, pourquoi portez-vous du parfum ?

Photo : Le Matin, Le Jour, Le Soir, La Nuit par Alfons Mucha

Jean Patou : Joy Forever / Et réflexions sur la modernité en parfumerie

C’est la crise vous savez… Il fait gris, on s’accroche à un boulot tout moisi faute de mieux, on mange mal, on se plaint, il fait moche, on est stressé, bref on est français les temps sont durs. Dans ce contexte tendu dont on ne semble pas vouloir sortir, mais dont on va sortir bientôt c’est promis (et ça fait 5 ans qu’on le dit), beaucoup de monde aspire à retrouver un climat plus favorable, à revenir à plus d’authentique et de naturel. Cet élan qui s’amorce pour nombre d’entre nous, ne touche pas uniquement le public, car depuis quelque temps, les maisons (de parfum, puisque c’est le sujet que l’on aime sur ce blog) semblent revenir à leurs racines fondatrices et tentent de mettre leur passé en lumière, y trouvant certainement une manière facile et aisément justifiable de faire de la nouveauté, ou bien parfois une belle source d’inspiration. On pense bien sûr à Chanel avec son N°5 Eau Première (2008), à Guerlain et Shalimar Parfum Initial (2011), ou encore Molinard avec Habanita Eau de Parfum (2012).

Cette année, à côté de plusieurs autres, c’est au tour de Patou de nous proposer la réinterprétation du parfum mythique de la maison, j’ai

Joy Forever - Jean Patou
Joy Forever – Jean Patou

nommé : Joy (1930). Si Joy continue de nous marquer et de susciter l’admiration, c’est bien grâce à la splendeur de son accord équilibré avec un soin mathématique entre la rose et le jasmin, dont la naturalité (sensation de bouquet frais) est assez saisissante. Mais bien sûr, selon les codes de 2013, Joy manque peut-être d’un twist plus moderne, plus actuel.

L’idée d’actualité et de modernité d’un parfum ne se trouve pas, à mon sens (et je pense que nous serons tous d’accord sur ce point), uniquement dans son acceptation ou sa vénération par le plus grand nombre, à un moment donné. Saisir l’odeur de son époque est toujours quelque chose de difficile et d’incertain, et nous avons d’ailleurs souvent besoin d’une bonne décennie de décalage pour pouvoir porter un regard détaché et construit sur les enfants d’une époque. Si l’on en revient à la définition de la modernité, on trouve l’idée de ce “qui existe, se produit, appartient à l’époque actuelle ou à une période récente“, et de ce “qui est, a été réalisé depuis peu de temps et souvent d’une manière différente de ce qui avait été fait précédemment, qui est représentatif du goût dominant de l’époque” (Définitions du CNRLT). [J’éviterai volontairement de parler de beauté et d’esthétique pour la suite, car cette facette de l’analyse n’est pas fondamentalement nécessaire pour parler de la modernité, bien que souvent elle puisse lui être liée.]

Chacun est libre de donner son interprétation, mais il me semble qu’un parfum peut réellement s’inscrire dans la modernité dans 2 cas :

  • Soit sa structure crée une forme nouvelle et inédite, elle était donc inexistante auparavant
  • Soit il s’inscrit dans la continuité d’une structure existante, d’une écriture et fait ainsi briller d’une façon nouvelle la forme d’origine.

A partir de cette vision, il semble que les éléments qui permettent à un parfum de témoigner de son époque, les marqueurs temporels en quelque sorte, se trouvent dans les matières premières utilisées, leur agencement, ainsi que dans la manière qu’a le parfum de réfléchir/renvoyer la lumière. A partir de ce principe, on est alors en mesure de regarder le patrimoine de la parfumerie d’un œil différent. Ce qui inscrit un parfum dans une continuité tient bien, selon moi, à sa structure et à sa trame. En somme, un parfum détient en lui un potentiel de “classique” s’il parvient à être actuel et donc au goût de son époque, tout en se plaçant dans la continuité de l’existant. En ce sens, un parfum comme L’Heure Bleue peut tout à fait être considéré comme moderne, car existant à notre époque et s’inscrivant dans la continuité des orientaux-fleuris-poudrés. La nuance vient du fait qu’il a probablement fondé ou en partie fondé le genre, et que ses marqueurs temporels peuvent être perçus comme forts. Il nécessite donc une lecture éclairée, pour le replacer dans son contexte et le comprendre, à l’inverse d’un Baiser Volé qui se lit facilement de nos jours pour un esprit non averti.

Pour prendre un exemple plus parlant dans la parfumerie contemporaine, on peut citer Portrait of A Lady de Dominique Ropion pour les Editions de Parfums Frédéric Malle. C’est en effet un parfait exemple de la capacité d’un parfum à s’inscrire dans la continuité d’un passé autant que dans le présent. Sa structure néo-chypre fleuri (bien que la maison le classe comme un oriental) est à la limite du nouveau genre, mais s’inspire en partie du sublime Aromatics Elixir de Clinique avec sa rose et son patchouli surdosés, comme dans Portrait donc. Selon les propos même de Monsieur Malle à ce sujet, Portrait of A Lady, par la puissance de son architecture et par l’évitement des matières accessoires de son époque (Iso E Super, hédione…), a réussi le pari de proposer une empreinte olfactive unique et déjà intemporelle (en atteste d’ailleurs l’immense succès de ce parfum).

Ainsi, si l’on devait considérer Joy à travers ce tamis conceptuel, on peut dire que sa trame d’un somptueux bouquet floral puissant, avec une intense sensation de naturalité et de fraîcheur a quelque chose de très classique, et donc d’intemporel. Ce qui marque Joy dans le temps vient pour moi de la lumière jaune et verte qui s’en dégage et de sa texture épaisse et plus “animalisée” par rapport aux rendus “actuels” de nos jours.

Thomas Fontaine, parfumeur maison chez Jean Patou
Thomas Fontaine, parfumeur maison chez Jean Patou

L’aération et la lumière sont donc des éléments qui pouvaient être retravaillés pour élaborer une création plus en phase avec son époque : Joy Forever. Pour la réinterprétation du grand classique, Thomas Fontaine, parfumeur maison chez Jean Patou depuis 2011, s’est attaché à respecter la structure de ce parfum. En partant de l’équilibre rose-jasmin qui marquait le squelette de Joy, il l’enrichit d’une note fleur d’oranger, et d’une ampleur plus voluptueuse-vaporeuse avec la pêche et l’iris. Une sensation un peu juteuse de fruit en départ avec la mandarine s’ouvre sur une pêche sensuelle et délicate, et propulse ainsi la féminité de Joy Forever directement dans les années 80. Cette sensation est confirmée par le fait que les deux parfums qui me sont venus à l’esprit pour le comparer sont tous deux issus de ces années là : Jardins de Bagatelle de Guerlain et Paris d’Yves Saint Laurent. C’était une époque où la féminité se voulait très généreuse et affirmée, en étant d’ailleurs plus ou moins tapageuse, mais toujours remarquable. La femme Patou étant une femme immanquablement élégante, Thomas Fontaine a respecté cette valeur fondamentale en donnant à son parfum des armes de séduction présentes et persuasives, mais non envoûtantes.

La pêche et la fleur d’oranger ont donc permis à Joy Forever de gagner 50 ans par rapport à l’original, et globalement, le parfum en reste à peu près à cette époque : celle où l’on assumait encore de faire tourner la tête des gens dans la rue (pour recevoir un compliment) et où il était possible d’offrir ou de suggérer à son entourage une poitrine voluptueuse dans laquelle on pourrait plonger son nez comme on le ferait dans un opulent bouquet… Cependant, certains éléments de sa formule lui permettent de se mettre “à la page” selon les critères 2013. Le travail d’aération des composants avec des matières de type hédione ou autres, “volumise” le parfum dans l’espace sans ajout de matière riche (ce qui aurait tendance à l’épaissir) et crée le spectacle (sillage, aura) tout en laissant la lumière filtrer entre les espaces créés. De la même façon, les muscs et leur formidable pouvoir texturant et éclairant apportent la rondeur nécessaire à ce beau bouquet floral, lui donnent de l’ampleur et diffusent maintenant une lumière blanche, pure, à peine dorée et douce. On reprochera peut-être justement à ces muscs de manquer un poil d’animalité et de caractère pour une présence un peu plus dramatique / robe du soir.

Le pari de rajeunir Joy sans le figer au botox et au bistouri est réussi. Joy Forever dégage incontestablement une sensation de qualité avec des matières palpables, identifiables et gorgées de volupté. Il ne cède pas, à notre grand bonheur à tous (oui, je pense à toi là, assis dans le métro qui te farcis un Julia Roberts en gros plan sur le siège à côté), aux sirènes de l’éthyl-maltol comme étalon de la “modernité”. En un mot, il est vraiment agréable de pouvoir sentir aujourd’hui, une nouveauté de cet acabit, à destination d’un public relativement jeune.

Je l’aime pour ma part, pour la sensation de pouvoir le porter avec un jean et un t-shirt blanc, tout en continuant de dégager une aura d’élégance et de féminité incroyable : celle d’une femme rayonnante, terriblement sensuelle, mais toujours chic.

Call me maybe…

Téléphone ancien - Photo : CC par Frédéric Bisson
Téléphone ancien – Photo : CC par Frédéric Bisson

Bonjour à toutes et à tous !

La rentrée approchant à grand pas (oui, je sais, je commence déjà à déprimer tout le monde), j’ai décidé de faire un peu de ménage dans mes affaires… virtuelles.

L’adresse mail sur Yahoo! que vous avez connu un temps pour me contacter n’existe plus ! Merci par avance de me contacter désormais à l’adresse suivante : juliette(at)lenezbavard.com .

J’en profite pour vous rappeler que vous pouvez me suivre et interagir avec moi sur les supports suivants :

Facebook : Le Nez Bavard
Twitter : @lenezbavard
Instagram : lenezbavard

En attendant la rentrée et une nouvelle année qui risque à nouveau d’être bien remplie pour les amoureux du parfum, je vous souhaite à tous une très belle fin de mois d’août !

Brève de flacon : Un Polge peut en cacher un autre

Jacques Polge et Olivier Polge
Jacques Polge et Olivier Polge

Vous l’avez déjà lu sur le réseau social, mais aussi sur toutes les bonnes feuilles de choux, numériques modeuses et tendances qui se respectent : Olivier Polge, fils de Jacques Polge, intégrera le laboratoire des parfums Chanel en septembre, pour prendre la succession de son père à ce poste, après une période de transition et d’adaptation.

A la suite de cette nouvelle, somme toute très bonne, quelques réflexions me sont venues à l’esprit, et je trouvais bon de les partager avec vous.

Vous vous souvenez probablement de l’encre qui avait coulé à l’époque de la nomination de Thierry Wasser à la tête des parfums Guerlain… Comment ? Un parfumeur hors du sérail Guerlain ? Un inconnu sorti de nulle part ? La succession à la tête des maisons de parfums est devenue aussi sensible et épineuse que lorsqu’il s’agit de nommer un nouveau couturier pour une maison de couture. Si aujourd’hui force est de reconnaître que Monsieur Wasser remplit parfaitement sa mission en inscrivant le patrimoine de cette fabuleuse maison dans la continuité, tout en proposant des nouveautés cohérentes et innovantes, son installation n’a pas été simple car il semble que personne n’aurait aimé être à sa place. Plusieurs parfumeurs ont décliné l’offre à l’époque, et peut-être le prestigieux Maurice Roucel (pure supposition de ma part) qui aurait pourtant été parfait dans ce rôle, compte tenu de son affection pour les parfums sensuels.

La question chez Chanel a du se poser différemment que dans le cas de Guerlain. En effet, lorsque Jacques Polge est arrivé à la direction du laboratoire Chanel, le phénomène des parfumeurs-maison n’était pas encore aussi populaire qu’aujourd’hui, et les projecteurs n’étaient tout simplement pas autant tournés vers cette profession. De plus, rien ne laissait supposer que Chanel, étant à l’origine une maison de couture, souhaitait installer une famille de parfumeurs à la direction des parfums de la maison.

Quelle que soit la personne choisie cependant, le parfumeur-maison (et c’est le cas pour toutes les marques) a la charge de préserver soigneusement le patrimoine olfactif de la maison, et l’on comprend aisément qu’avec un parfum comme le N°5 dans les coffres, l’enjeu soit de taille. Il doit, de plus, respecter un style olfactif qui s’est défini au fil des ans : choix des matières premières, agencement des composants, écriture(s) ou style(s) des formules, bases et spécialités internes définissant une “trame” (à l’instar de la fameuse “guerlinade”), mais doit aussi savoir faire évoluer ce style pour le projeter dans l’avenir et lui permettre de s’inscrire dans son époque.

* Interlude digressif : On pourra d’ailleurs, faire une intéressante comparaison entre Dior et Chanel. La manière dont le patrimoine olfactif de la maison Dior est préservé est particulièrement édifiante au regard des importantes formules historiques qui sont en sa possession. Depuis l’arrivée de François Demachy à la direction des parfums Dior (et plus largement LVMH hors Guerlain et Vuitton), la quasi-totalité des formules ont été retravaillées et retouchées, à la fois pour faire des économies, mais aussi pour insuffler plus nettement dans les formules un “esprit” maison, un style, comme chez Chanel et Guerlain par exemple. La différence, c’est que la direction fait des choix artistiques pour le moins malheureux pour le patrimoine en question, hors contraintes IFRA. Cette question fera probablement l’objet d’un prochain billet.*

Depuis l’installation de Jacques Polge chez Chanel donc, son fils est devenu parfumeur, et surtout, l’homme a vu arriver Jean-Michel Duriez chez Patou puis chez Rochas, Jean-Claude Ellena chez Hermès, Thierry Wasser chez Guerlain, Mathilde Laurent chez Cartier, François Demachy chez Dior, et Jacques Cavallier chez Vuitton… Autant dire que la question de sa succession se présentait sous un  jour peut-être plus compliqué qu’il y a quelques années. Quel parfumeur aurait assez de respectabilité et de notoriété pour remplir cette fonction ? Lequel aurait un style assez “compatible” avec celui de Chanel, tout en ayant une parfaite technique (permettant l’adaptabilité) ? Qui était assez jeune (question de pérennité) tout en étant expérimenté pour prendre la relève ? Qui serait le plus crédible ?

Christopher Sheldrake aurait peut-être pu remplir ce rôle, mais peut-être n’en avait-il pas l’envie. A la lumière des enjeux et de la situation concurrentielle, le choix d’Olivier Polge me semble à la fois pertinent, cohérent et naturel. Celui-ci remplissait en effet toutes les conditions de la meilleure manière possible : 15 ans de carrière dans l’une des plus importantes sociétés de création (IFF) aux côtés de prestigieux et talentueux parfumeurs (Dominique Ropion, pour ne citer que lui, avec qui il a signé de nombreux projets), de très belles créations à son actif : Dior Homme, Balenciaga Paris, L’Eau Parfumée au Thé Rouge, Cuir Beluga, Spicebomb… Mais aussi un argument non négligeable, un nom faisant autorité dans le milieu, déjà connu du grand public et déjà connu chez Chanel. Même si je n’ai jamais eu l’occasion de poser beaucoup de questions à Monsieur Polge fils, nul doute que son goût des parfums lui vient de sa famille et que son sens de l’esthétique aura été, en partie, marqué par les travaux de son père.

La maison Chanel aurait-elle pu faire un meilleur choix ? Pour le cas qui nous concerne, je ne pense pas. En revanche, qu’en sera-t-il lorsqu’il sera question de la succession, cette fois-ci, d’Olivier Polge ? Si ici la décision a semblé rassurante et naturelle, elle ne fait que retarder le problème pour la prochaine fois. Mais nous n’en sommes pas encore là… En revanche, la succession chez Hermès pourrait poser pratiquement les mêmes questions que chez Chanel d’ici quelques années, et même, le choix pourrait être presque plus compliqué dans la mesure où le style de Jean-Claude Ellena, qui s’accordait tout à fait à la maison Hermès à son arrivée, a fini par le façonner à tel point que le style Hermès aujourd’hui, c’est le style Ellena. Des paris à lancer ?

Félicitons en tout cas la maison Chanel et Olivier Polge pour cette nouvelle étape de leur histoire olfactive, qui nous réservera, nous l’espérons, de belles surprises !

Labdanumania en bougies / Ambre 1er – Jovoy, Ambre – L’Occitane

Nous arrivons au terme de notre cycle “Labdanumania”, au cours duquel j’aurai tenté de vous présenter les meilleures créations autour du labdanum, matière entre toutes les matières, odeur de mon cœur… Dans le petit monde des parfums, il y a bien sûr la parfumerie fine alcoolique, celle qui vêt notre peau de ses effluves magiques… Mais les parfums pour la maison ont, eux aussi, leur importance. Le plaisir revêt une forme différente, mais il procure le même type de sensations et d’émotions. Rentrer chez soi et retrouver une odeur familière, ou bien encore accorder l’odeur de la maison au rythme des saisons et du temps, créer une ambiance et une atmosphère accueillante, chaleureuse, raffinée. Autant de raisons pour prendre le temps de bien choisir son parfum d’ambiance et pour parfumer habilement et intelligemment sa maison (et surtout, autrement que par les activités ménagères hebdomadaires…).

C’est pour cela que je ne pouvais pas clôturer cette série sur le labdanum sans vous parler de deux bougies, à mon sens particulièrement réussies, et qui illustrent, elles aussi très bien, l’utilisation et le développement de l’accord ambré pour un parfum d’ambiance.

Ambre 1er – Jovoy :

Tout créateur de parfums digne de ce nom, et qui fait des bougies, doit avoir dans sa gamme un bon parfum ambré. Le parfum Ambre

Bougie Ambre 1er - Jovoy
Bougie Ambre 1er – Jovoy

Premier a été réalisé par Michelle Saramito. Pour réaliser la bougie qui lui ferait miroir, François Hénin a fait appel à une jeune parfumeuse talentueuse, aussi grande que belle, j’ai nommé : Cécile Zarokian. Sa bougie pour Jovoy est devenue à juste titre une référence, grâce à la justesse de sa note ambrée, alliant la rondeur de la vanille et la puissance de l’essence de ciste. Son aura légèrement épicée et boisée accompagne une note ambrée – labdanum dont la profondeur et la diffusion sont jubilatoires. On peut relever aussi la présence de notes musquées dont l’utilisation dans l’accord ambré est très intéressante : pour apporter à la fragrance un fondu et une rondeur souple, les muscs complètent parfaitement bien les notes vanillées que l’on peut alors doser plus légèrement. Dans le cas d’Ambre 1er, cela a pour effet, à la diffusion, de rendre la note très douce et enveloppante, sans qu’elle ait un aspect trop “mou” ou trop lourd, et sans que la note ciste/labdanum ne soit dénaturée. La combustion convient d’ailleurs particulièrement bien à cette note, à laquelle elle achève d’apporter de la chaleur et de la texture. On obtient ainsi une bougie au caractère puissant et marqué, qui donne à l’atmosphère d’une maison, d’un salon, un aspect raffiné et chaleureux. Elle parfumera aisément, dans son format standard de 185 g, une grande pièce de 35-40 m², et offrira environ une soixantaine d’heures de diffusion.

Dans le cadre de ma série sur le labdanum, j’ai contacté Cécile Zarokian pour en savoir un peu plus sur sa bougie. Elle a gentiment accepté de répondre à mes questions :

Poivre Bleu : Lorsque vous souhaitez créer un ambre, de quelles matières premières partez-vous (tous supports confondus) ?

Cécile Zarokian : Je pars du ciste-labdanum et de notes vanillées (absolu vanille,vanilline, ethyl vanilline, etc.). Après, selon le support et la demande du client, j’adapte cet accord avec d’autres matières premières, douces, boisées, florales, animales, ou sensuelles.

PB : Dans le cas de la bougie Ambre 1er de Jovoy, êtes-vous partie du parfum éponyme de la gamme ? Avez-vous reçu des directives particulières ?

CZ : J’ai suivi la direction artistique de Jovoy, qui m’a demandé de réaliser un ambre en bougie, c’est à dire un accord traditionnel en parfumerie, qui dépend bien sûr de la sensibilité de chaque parfumeur mais qui reste fidèle à un héritage.

PB : Votre bougie est devenue célèbre pour sa puissance et sa diffusion. Sans nous révéler vos secrets, comment vous y êtes-vous prise pour la rendre aussi performante ? Quelles sont les contraintes spécifiques au support cireux ?

CZ : La contrainte est qu’en bougie, certaines matières premières ne sont pas solubles ou peu performantes dans la cire. Certaines nuances ne peuvent être exprimées comme dans l’alcool. Lorsque je crée une bougie, j’accorde une importante particulière à sa puissance et à sa diffusion, afin de proposer une fragrance qui soit à la fois sophistiquée et qui puisse parfumer une grande pièce. Pour Ambre 1er, j’ai choisi de travailler avec une grande quantité d’essence de ciste plutôt que l’absolu labdanum, malgré son prix onéreux, pour avoir un rendu soluble et extrêmement performant.

PB : Dernière question : avez-vous une affection particulière pour la note ambrée ? Quelle est la matière la plus importante selon vous dans l’accord ?

CZ : En effet, j’aime beaucoup travailler la note ambrée. Elle est si riche qu’elle peut être interprétée et nuancée de plein de manières différentes ! Pour moi il n’y a pas une matière plus importante qu’une autre, c’est la façon dont on va construire l’accord et les proportions des différents ingrédients les uns par rapport aux autres qui vont faire varier la note ambrée en fonction de l’effet que le parfumeur recherche.

La bougie Ambre 1er est donc devenue pour moi une incontournable du genre. Je l’aime pour la franchise de sa note, mais aussi pour la sophistication de son accord, d’une très grande qualité. Les réponses de la parfumeuse laissent entrevoir l’idée que développer une bougie est un travail de composition et d’imagination sûrement aussi technique et délicat qu’en parfumerie alcoolique, même si les outils ne sont pas les mêmes. En un mot, si vous aimez la note ambrée et le labdanum, et que vous voulez la meilleure bougie du genre : courez chez Jovoy, 4 rue de Castiglione, à Paris dans le 1er arrondissement.

 

Ambre – L’Occitane :

Sans pouvoir se mesurer à Ambre 1er, notamment sur le plan de la diffusion et de la note, la bougie Ambre de l’Occitane a le mérite de proposer, à un budget très abordable (14 €), une bougie d’une assez belle qualité, dont la note douce se pare joliment de notes fleuries,

Bougie Ambre - L'Occitane
Bougie Ambre – L’Occitane

solaires, boisées et vanillées sur un fond ambré doux de ciste et de labdanum.

Douce et ronde, elle est une illustration très réussie de l’ambre 83, sur laquelle viennent se poser des notes boisées patchouli (cashmeran), sans être trop lourdes.

Parfaitement adaptée à une petite pièce (15 – 20 m² max), cet ambre pas si bête créera une atmosphère confortable et enveloppante dans une chambre ou une salle de bain, parfaite pour accompagner vos ablutions quotidiennes…

 

Pendant que je bois mes dernières gorgées de Lapsang Souchong pour la journée, je m’en vais refermer ce chapitre olfactif sur le labdanum. J’espère que la série vous aura plu, et que les parfums et bougies proposés auront été pour vous l’occasion d’explorer de nouveaux terrains olfactifs, de redécouvrir des créations dignes d’intérêt et aussi de vous faire une idée plus nette de la note du ciste et du labdanum. Pour aller plus loin, je vous encourage d’ailleurs vivement à acquérir un petit plant de ciste ladanifère. Très facile d’entretien et nécessitant peu d’eau, il aime le soleil et diffuse, par temps chaud, un parfum envoûtant et sensuel qui enivrera vos narines pour votre plus grand plaisir…

 

On se retrouve bientôt dans les prochains billets, et d’ici quelque temps, pour la prochaine série matières premières, toujours aussi amusante et passionnante !

 

Labdanumania / Wazamba – Parfum d’Empire

Wazamba - Parfum d'Empire
Wazamba – Parfum d’Empire

En découvrant la gamme de Parfum d’Empire il y a quelques années, j’y ai trouvé un univers fort et marqué. Si je dois avouer que certaines des créations de Marc-Antoine Corticchiato ne me parlent pas et que sa patte parfois “brutaliste” me dérange, il se dégage néanmoins de ses créations un témoignage touchant auquel je ne suis pas insensible, car je m’y retrouve.

Ce témoignage est celui d’un homme amoureux de sa terre, de son histoire, de ses couleurs. C’est celui d’un homme qui cherche à transmettre à ceux qui l’écoutent, son idée de la beauté, une beauté enracinée dans les plantes, la terre et la pierre, une beauté vivante et vibrante, empreinte de nature. L’histoire personnelle du créateur a, comme beaucoup d’entre nous, déterminé son affection pour la parfumerie, et il n’y a rien d’étonnant à ce que Marc-Antoine Corticchiato soit un amateur de notes puissantes, ayant du caractère et une réelle personnalité. Immortelle, encens, tubéreuse, benjoin font partie de son langage, tout autant que le labdanum bien sûr.

Rien de très surprenant alors que cette série sur le labdanum ait compté parmi ses élus, deux parfums de cette maison. Ambre Russe représente, tel que je le perçois, l’interprétation de l’accord ambré traditionnel par son créateur, qui a donc voulu lui rendre hommage tout en utilisant des matériaux plus récents aux effets plus modernes. En miroir, Wazamba est une interprétation du labdanum, de son aura spirituelle et charnelle en parfum.

Wazamba est donc un hommage au labdanum, et un hommage si complet qu’il en est devenu un encens pour la peau. La charge sacrée de cette splendide résine est démultipliée à mesure que l’encens, l’oliban et la myrrhe inondent la peau de leur pouvoir mystique et de leur aura spirituelle. Les aldéhydes contribuent à rendre la sensation plus diffusive, et produisent d’ailleurs un effet relativement inattendu : n’étant pas

Fumée
Fumée – Photo : Olivier Paquereau pour ruedulavoir.com

couplés avec des fleurs comme on le sent régulièrement, leurs facettes métalliques se mélangent aux effets épicés et minéraux de l’encens et propulsent les notes au devant de la peau dans un effet montant, un peu râpeux. Pour radoucir l’ensemble, des notes fruitées de pommes et de prunes se dévoilent au fur et à mesure de l’évolution, et se marient naturellement à la facette fruits caramélisés du labdanum.

Avec cette sensation étrange de sentir sa peau en combustion, Wazamba donne la sensation d’un écran de fumée qui entourerait celui ou celle qui le porte, lui conférant une aura mystique et mystérieuse.

Au final, c’est probablement le seul parfum de la sélection que je n’aurai pas réussi à personnifier. J’aime en partie cette situation, car cela détache quelque peu le labdanum de son utilisation charnelle dans les parfums. On en revient à son utilisation ancestrale, une utilisation dans les compositions à brûler qui le démarque donc un peu de son aura ronde et ambrée. J’aime cette utilisation brutale de la matière, qui malgré son aspect dur et sec (car séché par le brasier de l’accord) dans ce parfum, ne peut pas s’empêcher de fondre sur la peau et de retrouver, sur le fond, la voie de la chair. Ou bien peut-être est-ce moi qui dirige le labdanum toujours sur les chemins de la peau, chemins qu’il semble pourtant connaître comme sa poche…

 

Labdanumania / Les Jeux Sont Faits – Jovoy

Les Jeux Sont Faits - Jovoy
Les Jeux Sont Faits – Jovoy

Lorsque j’ai voulu préparer cette série autour du labdanum, j’ai listé sur mon cahier tous les parfums ambrés que je connaissais. Puis j’ai éliminé ceux qui étaient trop éloignés de la sensation “résine” à mon goût, ou encore, ceux que je trouvais trop classiques dans leur construction et leur sillage. Ainsi, Ambre Extrême de l’Artisan Parfumeur est passé à la trappe car trop amandé – fève tonka et épicé. De même Ambra Aurea, qui reste par ailleurs un très beau parfum poudré, rond, au sillage monstre, était vraiment trop traditionnel et enrobé dans ses draps de poudre et de vanille.

Cet exercice de sélection m’a fait prendre conscience que le travail autour de la note du labdanum était relativement technique, mais aussi très personnel, dans la mesure où l’accord ambré ne s’apparente pas à une matière première en particulier. Bien que nous ayons forcément des références communes, un bon “ambre” s’évalue en fonction de ce que l’on recherche dans celui-ci.

Vous l’aurez donc compris depuis le début de la semaine, je n’aurais pas nommé cette série Labdanumania si je n’étais pas attirée fondamentalement par cette matière… Il se trouve qu’elle me ramène, quoi que je fasse et quoi que je cherche, vers cette famille, cette sensation “ambrée”. Pour moi, il y a forcément quelque chose à comprendre. Et pourtant, trouver un bon parfum de ce type et qui illustre aussi avec justesse le labdanum n’est vraiment pas chose aisée.

Les Jeux Sont Faits, composé par Dorothée Piot pour les parfums Jovoy de la boutique éponyme, est l’un des labdanums les plus francs du collier que je connaisse (même si je préfère tout de même Amber Absolute) car son enrobage s’est éloigné encore une fois de la rondeur “vanillesque” pour nous proposer une interprétation plus minérale, peut-être un peu plus brute, de la matière. Le plus fascinant dans ce parfum est sans doute son côté agent double totalement inattendu… Rien ne laisse présager au départ, si vous n’avez pas lu les notes quelque part, que ce parfum est au fond de lui, un être chaud et séducteur.

Son costume gris souris fait d’un bouquet d’angéliques fraîches lui donne une aura argentée et quelque peu austère de prime abord. Caché derrière ses

Daniel Craig
Daniel Craig

lunettes noires, impossible de saisir son regard et de sonder ses pensées. Ses mouvements sont calmes, sa démarche assurée, sa stature imposante. On a presque la sensation, pendant un moment, que c’est lui, le parfum, qui nous observe et attend que l’on commette un faux pas qui lui permettrait de s’engouffrer dans la brèche de notre cœur. Mais en fait, à vrai dire, ça marche bien. À force de rester là à vous observer, fumant une cigarette dans son costume hyper seyant, on finit par ne plus en pouvoir de toute cette tension… Et juste à ce moment-là, il vous décoche un sourire de bombe atomique tellement désarmant que votre robe en tombe toute seule à vos pieds…

Les Jeux Sont Faits porte donc bien son nom. Car la suite de l’évolution, sans être particulièrement animale ou sale, évoque sans détours l’odeur salée et à peine un peu acide d’une peau qui a transpiré, accompagnée d’une note encens, boisée moelleuse (tabac) et doucement épicée (cumin), qui contraste donc très nettement avec le départ froid et frappé/alcoolisé (rhum) de la tête. C’est une note contre laquelle on a envie de poser sa tête, comme on la poserait sur le torse d’un homme pour le caresser. Ce parfum évoque pour moi ces moments d’intimité où le temps n’existe plus, où la nudité la plus parfaite s’accompagne d’une tendresse complète, où l’on ferme les yeux en ne pensant qu’au contact divin et parfait d’une peau contre une peau.

Le labdanum est la seule matière qui m’évoque réellement et naturellement cette sensation, plus que d’autres matières animales de la palette du parfumeur. Cette impression se retrouve très bien lorsque l’on sent la feuille du ciste, légèrement recouverte de résine : la note qui s’en dégage est présente mais subtile et figure parfaitement cette odeur de peau un peu chaude et salée.

Plus on avance, plus on touche du doigt le fait que le labdanum est l’une des matières les plus sensuelles qui existent, sans que jamais elle ne sombre dans le fécal. C’est l’équilibre naturel de la note, entre animalité et végétalité qui la rend aussi addictive et attirante. Note dont je ne pourrais plus me passer aujourd’hui, vous l’aurez compris !

PS : Et OUI, j’ai un gros faible pour Daniel Craig 😉

Labdanumania / Ambre Russe – Parfum d’Empire

J’avais aimé dans Ambre Sultan et Amber Absolute, une construction plus proche de la matière du labdanum, réel responsable pour moi de la sensation ambrée. En cela, ils m’étaient apparu comme plus modernes, délaissant le classicisme quelque peu ennuyeux, avouons-le, des ambres cartésiens, tel Ambre Précieux de Maître Parfumeur et Gantier. Ambre Russe n’est pas de ceux-là, mais il est classique tout de même, ne poussons pas non plus le bouchon trop loin, il est russe.

Ambre Russe - Parfum d'Empire
Ambre Russe – Parfum d’Empire

Ambre Russe est la preuve par 9 que “l’ambre”, en fait, c’est le labdanum. Pourtant, il l’est un peu moins que ses collègues, mais ce qui m’intéresse aussi, c’est qu’il est aussi assez peu vanille (même s’il n’en est pas exempt, attention), et pour cette raison, il permet de démontrer qu’un ambre sans labdanum ne peut pas être un ambre. Car, autant un labdanum sans vanille continuera toujours de diffuser une sensation ambrée dans son sillage, autant une vanille sans labdanum est… une vanille. Pour illustrer, on peut penser par exemple à la Spiritueuse Double Vanille de Guerlain. Ce parfum qui se focalise sur la gousse, déploie une sensation de rondeur suave que l’on peut retrouver dans certains parfums ambrés. Pourtant, la perception générale reste celle d’une vanille, liquoreuse, cuirée et presque boisée, mais exempte de cette profondeur baumée caractéristique des ambres.

Ambre Russe m’a interpellée et intéressée pour cette série car son labdanum est moins évident que dans les deux premiers parfums présentés, mais a été ornementé sans les atours habituels du genre, à savoir le benjoin, la vanille et autres baumes. Mais Marc-Antoine Corticchiato n’a cependant pas lésiné sur les ornements de son ambre, qu’il a rendu russe, impérial et digne sur tous les profils.

Dans un foisonnement d’étoffes précieuses aux couleurs chatoyantes, cet ambre se niche au creux d’une poitrine généreuse à la peau laiteuse. Il développe sur cette peau une intéressante note fruitée/confite, entre la prune reine-claude et la mirabelle, dont les miroitements dorés rappellent ceux des innombrables bijoux qui ornent les mains, le cou et les oreilles de la belle et jeune princesse qui le porte. Son thé bien noir et brûlant mêle ses arômes d’écorces d’agrumes à l’aspect liquoreux et quelque peu aromatique de son parfum. Si son esprit cuiré et un peu fumé met du temps à venir, c’est que le pays est vaste, et qu’il faut du temps aux bottes noires des soldats du régiment Labdanum et Bouleau pour retrouver leurs chemins…

On se délecte de cet ambre pour son allure impériale, sa tête décoiffante de vodka et de ses petites bulles de champagne, puis de son évolution fruitée/confite troublante car plutôt inhabituelle sur un fond de peau cuirée travaillée. Sans se faire aussi moderne et novateur qu’avait pu l’être Ambre Sultan à son époque, Ambre Russe sort du schéma vanillé – poudré et explore une voie qui le rend plus frais et plus lumineux. Son empreinte labdanum est certes moins marquée, mais c’est bien lui qui apporte à ce parfum sa texture épaisse et chaleureuse. Et d’ailleurs, ce n’est peut-être pas cet opus de Parfum d’Empire qui met le plus en valeur le labdanum… Lequel de la collection est le plus figuratif à votre avis ?

Labdanumania / Amber Absolute (Sahara Noir) – Tom Ford

Amber Absolute - Tom Ford
Amber Absolute – Tom Ford

La labdanumania se poursuit aujourd’hui avec notre ami Tom Ford, que l’on ne peut s’empêcher d’aimer, même si concrètement, il se moque un peu de nous parfois… Comme vous l’aurez compris si vous avez suivi le billet précédent, Ambre Sultan fut à mon sens, et ce jusqu’en 2007, la composition illustrant et utilisant avec le plus de justesse et de richesse la résine de labdanum. Monsieur Ford, qui n’en était pas à son premier essai dans le développement de parfum, est alors arrivé en lançant sa marque à l’univers glamour, rétro et ténébreux. La Private Blend de Tom Ford est devenue un espace d’expression et de jeu pour son créateur, plaçant et développant dans ses parfums, ses accords fétiches. Parmi cette collection confidentielle qui exerçait sur moi sur moi une force globalement aussi puissante que celle du Soleil sur la Terre, se trouvait un parfum qui allait remporter en un instant tous les suffrages de mon bulbe olfactif : Amber Absolute.

Touchant en plein dans le mille de mes préférences olfactives, cet ambré aux allures sauvages est apparu rapidement comme un très sérieux concurrent du Serge Lutens.

“Il y a longtemps, très longtemps, on raconte que dans le désert de Baume s’est tenue, par une journée de chaleur accablante, la Bataille des Ambres. Les armées des deux plus puissants souverains de l’empire se sont affrontées pour départager leur autorité sur le désert de Baume qui, on le savait bien, regorgeait des plus belles matières à parfum de la région. 

La bataille prit place au petit jour et continua des heures durant, soulevant des montagnes de poussière, dont les nuages étaient visibles à plusieurs kilomètres de là, du haut des dunes du désert. Elle fut intense, rude et cruelle, et fit de nombreux morts et blessés de part et d’autre. À l’heure où le soleil commençait à baisser, il restait bien peu de combattants ayant la force de rester debout. Ceux-là même n’ayant plus la force de soulever leurs épées regardaient, incrédules et ébahis, leurs rois. Entrechoquant leurs armes, ils continuaient de se battre dans la lumière orange du crépuscule, souffrant de leurs blessures et du poids de leurs armures. 

Alors que le dernier rayon de soleil disparaissait, Ambre Sultan mit un genou à terre, exténué. “C’est fini”, dit-il. “Le royaume des Ténèbres va s’emparer de moi. Tu es le vainqueur.” Mais c’est alors qu’Amber Absolute en décida autrement. Il répondit : “Non, viens avec moi, découvre mon royaume et unissons nos forces pour qu’à jamais le désert de Baume soit préservé des assaillants.” Dans un ultime effort, il souleva celui qui était son adversaire l’instant précédent et passa son bras sous ses épaules, puis le mena sur son cheval où ils filèrent jusqu’à sa cité fortifiée.

Dans la ville, on allumait déjà les torches et on chargeait les brûle-encens qui cracheraient leurs fumées envoûtantes et minérales aux quatre coins de la ville, toute la nuit. Les deux combattants pénétrèrent dans la demeure impériale, abandonnèrent leurs habits de guerriers et se dirigèrent vers les bains du palais. Accompagnés par des esclaves drapés de tissu rouge comme le vin, ils trempèrent enfin leurs corps meurtris dans un bain couleur de miel, dont les vapeurs chaudes exhalaient un puissant parfum de ciste et de romarin. Les servantes aux yeux de biches et à la peau dorée lavèrent leurs

Aït Ben Haddou - Maroc
Aït Ben Haddou – Maroc

blessures, débarrassèrent leurs corps de la poussière et de la crasse, peignèrent leurs cheveux, avant d’enduire leur peau d’une huile douce et parfumée. Ils se vêtirent ensuite de robes et de sarouels en soie épaisse, dont le tissu brillant et doux laissait échapper des notes de santal et de patchouli. Retrouvant leurs forces et leur vigueur, ils burent du vin de persil et mangèrent des dattes gonflées de sirop à la cannelle. Danseuses, danseurs et musiciens étaient venus les rejoindre pour festoyer toute la nuit durant. 

Au petit matin, dans la fraîcheur blanche de l’aube, on raconte que les nouveaux amis qu’ils étaient devenus échangèrent, avant de se quitter, deux flacons : “Le parfum de leurs âmes”. Pour que chacun n’oublie jamais la richesse de l’autre et se rappelle éternellement le pacte qu’ils avaient échangé entre eux. L’un des flacons était noir avec une allure majestueuse et des formes anguleuses. L’autre était cristallin, finement ouvragé, déployant des formes souples et voluptueuses comme les courbes d’un corps généreux.”

Amber Absolute est à l’image de son nom : plus dense et plus brutal que les autres (Ambre Sultan en l’occurrence), il impose une ligne plus marquée à son évolution et déploie, d’entrée de jeu, la grosse artillerie. À ma connaissance, aucun parfum n’exploite à ce point la note puissante, brûlante et sombre du labdanum. C’est donc en ce sens que ce parfum est le meilleur labdanum du marché en parfumerie. Pour ceux qui veulent, de temps en temps, s’approcher au plus près de l’âme tortueuse de cette matière, de sa lumière chaude et insondable, ce parfum de Tom Ford développe à merveille toutes les facettes de la matière : sa tête percutante et camphrée est faite de ciste, puis son cœur évolue sur un encens minéral et grésillant qui s’accompagne d’un labdanum sombre, fumé et cuiré et de sa petite note bien particulière de confiture de fraise un peu brûlée. Le fond s’arrondit doucement, avec la vanille et le benjoin, mais reste tout de même un peu plus raide que le fond d’autres ambrés, par la présence des notes boisées et de l’encens. J’y trouve aussi une pointe d’animalité délicieuse, proche du castoréum qui lie merveilleusement l’ensemble et se fond totalement à la note labdanum. La tenue est, sans surprise, excellente et la sensation relativement sèche, ce qui le rend portable assez facilement par temps chaud. J’ai surtout apprécié avec cet opus, le fait que l’on s’éloigne de “l’ambre” traditionnel et que l’on se rapproche au plus près du cœur de cette sensation, c’est à dire, le labdanum. La formule en est, en conséquence, probablement simplifiée, mais cela a eu pour effet de m’emmener beaucoup plus loin que d’autres parfums plus complexes…

Si vous avez un peu suivi l’actualité parfum, vous aurez appris qu’Amber Absolute était annoncé comme discontinué de la Private Blend. Cependant, il est toujours affiché sur le site internet de Tom Ford, je garde donc l’espoir de le voir, peut-être revenir, bien qu’il soit très mince aujourd’hui, depuis l’arrivée du dernier de la collection grand public : Sahara Noir. Lorsque je l’ai senti, je me suis dit : “Comment Tom ? Tu m’as trahie ?” Mais bien que les deux fragrances partagent un univers très proche, elles restent, finalement, assez différentes.

Sahara Noir garde une trame labdanum – encens très marquée comme Amber Absolute, mais propose des variations plus boisées, aux inflexions plus minérales et plus fumées. L’encens y est nettement plus présent que dans le premier et développe aussi une sensation plus camphrée.

Pour le moment, je tiens le choc avec un petit échantillon de 4 ml d’Amber Absolute, l’un des 4 parfums de la Private Blend que je rêvais de m’offrir. Mais les 180 euros demandés pour un flacon de 50 ml ont tendance à me faire déglutir assez bruyamment. Alors je me raisonne et je me soigne avec d’autres, peut-être pas autant labdanum, mais qui ne manquent pas non plus de charmes…

Labdanumania / Ambre Sultan – Serge Lutens

Ambre Sultan - Serge Lutens
Ambre Sultan – Serge Lutens

Difficile de parler d’ambre, et qui plus est, de parler de labdanum sans aborder le cas d’Ambre Sultan. Ce parfum de Serge Lutens, créé en 1993 pour les Salons du Palais Royal, fut intégré en 2000 à la sélection de sa gamme destinée à être distribuée en parfumerie grand public. Faisant partie des piliers de la marque, il est aussi, à juste titre, une référence absolue s’agissant des parfums ambrés – labdanum.

Bien sûr, d’autres parfums ambrés ont vu le jour avant celui-ci, tel l’Ambre Antique de François Coty, qui a probablement fondé l’archétype du genre en 1905, grâce à l’utilisation, ô surprise, de la base Ambre 83 dont nous avons parlé dans le billet précédent. Mais là où ses prédécesseurs travaillaient la note ambrée dans un cadre doux, poudré, vanillée et parfois agrémentée de notes épicées et fleuries, Ambre Sultan innove par la franchise de sa note labdanum, tout en répondant aux codes classiques du parfum ambré : rondeur et vanille sont au rendez-vous, mais en touche. Il se distingue donc de la sensation un peu lymphatique que peuvent avoir certains ambres, qui semblent développer avec une certaine mollesse fainéante, leurs notes chaudes et un peu lourdes. Au contraire, ici, la sophistication et la complexité de la  structure du parfum se déploie grâce à la beauté des matières premières, la maîtrise de leur puissance, l’audace de leur dosage, la confrontation de leurs effets. Cette manière de procéder semble d’ailleurs assez typique de la parfumerie confidentielle, surtout chez Lutens, recherchant des accords plus percutants et plus entiers que ceux du grand public.

On ressent dans ce parfum, une volonté de dévoilement : avec moins d’enrobage, moins de tenues alambiquées, Ambre Sultan en devient un labdanum ondulant du bassin, paré de voiles et de bijoux, dont les yeux ont été soulignés de khôl et la peau satinée d’une douce huile parfumée.

Sans être une innovation fondamentale, ce parfum a pourtant marqué une rupture dans l’évolution du genre ambré (à l’image de Féminité du Bois pour les boisés), en proposant une interprétation plus directe de la matière, lui donnant le loisir de d’exprimer son caractère de façon plus nette. Il est donc naturellement devenu une sorte de jalon, à la mesure duquel tous les autres ont depuis été contraints de se mesurer.

Ambre Sultan est donc un labdanum, oui. Plus que les autres à son époque, oui aussi. Mais pas que. Bien que la résine puisse être un parfum à elle toute seule, son aspect brutal et puissant ne s’enfile pas forcément comme un gant sur la peau, si elle n’a pas été un minimum façonnée pour son utilisateur. Pour cela, Serge Lutens a demandé à Christopher Sheldrake de faire vivre l’âme méditerranéenne et chaleureuse du labdanum : exacerbant les facettes aromatiques et balsamiques de celui-ci grâce à l’origan, la myrte, le laurier, il en devient à la fois

Origan
Origan

étrangement frais et brûlant. Cette sensation aromatique se poursuit sur la longueur de l’évolution, dans laquelle je sens l’origan un peu au dessus des autres, très bon emblème de l’impression “garrigue”. Sur le cœur et le fond, cet ambre se boise avec le patchouli et se poudre d’un voile vanillé avec le benjoin et la vanilline. Sa douceur un peu sèche, sensuelle et lascive égrène alors ses notes en forme de braises, et continue de rougeoyer jusqu’au petit matin, alors qu’on la retrouve au creux du bras.

Ambre Sultan a, sans surprise, été l’un des pionniers à conquérir les étagères de ma chambre. Il fait partie de mon identité olfactive et malgré son caractère fort et sa diffusion royale, je le trouve aujourd’hui aussi facile à porter qu’un t-shirt blanc, souple et confortable, lui donnant alors un potentiel séducteur insoupçonné.

Il est longtemps resté le meilleur labdanum du marché à mon sens. Mais il a été détrôné, il y a quelques années par un ambre créé pour un audacieux personnage de la parfumerie, jusqu’au-boutiste dans ses choix olfactifs (et aussi dans ses prix)…

Aurez-vous découvert de quel parfum il s’agit avant demain ?