Le Nez Bavard

de Poivrebleu

Habanita La Cologne – Molinard

Habanita La Cologne / Photo : Le Nez Bavard
Habanita La Cologne / Photo : Le Nez Bavard

Le nom d’Habanita est longtemps resté un mystère pour moi. Ma culture germanique et anglo-saxonne ayant toujours surpassé l’hispanique, j’ai eu du mal à le rattacher à autre chose qu’à son flacon et à son odeur. Cela s’est traduit chez moi par une association avec l’univers de l’Orient des romantiques, attrapant au passage des éléments diffus de fascination pour la Rome et la Grèce antiques. Et la version du flacon créé par Lalique, d’un noir brillant comme une obsidienne et orné de sa frise de naïades, n’échoue pas à évoquer l’image d’une Antiquité fantasmée. La découverte, plus tard, des liens  de la fragrance avec le tabac, les années folles et la culture hispanique n’est jamais vraiment parvenue à effacer l’imaginaire que j’avais bâti sur ce parfum.

C’est probablement ce qui l’a rendu particulièrement estimable à mes yeux. Au-delà de quelques signes extérieurs et tangibles, ceux-ci conservent une richesse assez souple pour contenir de multiples visages : on peut l’observer à travers les différentes communications et formes de flacon qui ont jalonné l’histoire de ce parfum. J’ai conscience que cette analyse puisse être totalement personnelle. Pourtant, Habanita propose, à mon sens, un univers qui laisse finalement beaucoup de place à l’imagination, comparativement à d’autres. Or, c’est un phénomène qui manque cruellement aujourd’hui en parfumerie, où l’on a pris l’habitude de distribuer de l’onirisme stéréotypé à l’emporte-pièce, en nous faisant croire que tel sirop de glucose ou tel coup de poing boisé peut être l’étendard olfactif de notre rébellion contre le système… quand il n’y a au contraire rien de plus consensuel. Cette liberté rêveuse offerte par Habanita la rend alors bien plus mystérieuse, bien plus profonde et bien plus signifiante. Pour autant, cela n’implique pas que ce parfum puisse représenter toutes les femmes, ni même la féminité dans son ensemble, bien au contraire. Ses particularités et son caractère tranché ne parleront qu’à certaines ou certains, ce qui ajoute encore à sa valeur.

Ces questions mises de côté, pourquoi se réjouir de la nouvelle version d’Habanita ? Qui plus est, en version cologne ? Pour ceux qui sont familiers de la fragrance, cela pourrait presque

Visuel publicitaire pour Habanita (2012)
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apparaître comme sacrilège de vouloir cologniser Habanita par de belliqueux agrumes et de perfides muscs (c’est ainsi que l’on colognise les grands classiques de nos jours). Ah ! Mais quelle caricature ! Certes, pour être honnête, plusieurs références ont réussi leur transition et Habanita La Cologne fait assurément partie des plus belles réussites de l’année 2016. Outre son odeur, cette version parvient à enrichir l’univers du grand classique sans le standardiser pour les besoins de l’exercice de rajeunissement, et donc à lui conserver sa part essentielle d’irréductibilité aux stéréotypes, dont il est fait mention plus haut.

Le travail avait déjà été entrepris par une adaptation de la formule originale en 2012 avec l’eau de parfum, poursuivi en 2013 par L’Esprit. Mais c’est bien La Cologne qui réussit le mieux à réécrire l’âme de ce grand classique avec les encres de notre époque. Sans se travestir par l’adoption des déguisements grotesques prescrits par “la tendance”, drôle de fable inconsistante, Habanita La Cologne adapte simplement ses produits aux technologies et attentes actuelles. L’attrait viscéral de notre époque pour la lumière, la clarté, la transparence mais aussi pour le plaisir et le confort s’exprime ingénieusement dans cette version.

Habanita La Cologne redonne en effet de l’espace et de la lisibilité à une structure forte et puissante, en la déshabillant d’abord, pour la rhabiller ensuite. Départie de ses dentelles aromatiques et de sa gaine amandée, elle choisit à la place le montant frais d’une fine soie d’agrumes et d’ionones, et adopte le confort Lycra des muscs soyeux et des bois irisés. Son crayon noir terreux et son fard à joues cuiré font désormais place à un trait de vétiver clair et à un fard d’ambroxan rayonnant. Que les puristes se rassurent, sa peau couleur vanille et miel aux allures de pétales de rose n’a pas disparu. On a plutôt le sentiment qu’elle se dévoile enfin, qu’elle est justement plus fraîche et plus dorée, mise en valeur par les salicylates highlighters d’un soleil d’ylang. Un baume à lèvres de poire argentée et de vanille poudreuse parachèvent ce sentiment de clarté chaude qui émane désormais de son visage. Son caractère se fait moins frontal, plus en souplesse et en compromis. Elle ne perd rien en tenue, mais son volume général est un ton plus bas. A contrario, le sillage gagne en générosité et en gonflant, car la structure plus légère laisse mieux passer le vent.

Le plus important est là, on reconnaît Habanita dans La Cologne aussi bien qu’on est capable de voir en la fille, la mère au même âge. Habanita est toujours Habanita. Elle a accompli sa métamorphose en se diluant dans la lumière et a profondément révélé son visage. Mais elle n’a pas perdu en caractère. Si le mystère de la mère permettait d’absorber les fantasmes les plus variés, la lumière de la fille dévoile une place et un espace suffisants pour accueillir nombre de vérités, dans lesquelles il est toujours permis de se perdre…

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3 commentaires

  1. Qu’est-ce que tu écris bien ! Je viens ici une à deux fois par an, je lis tes posts et je me décide pour un parfum, sans l’avoir senti, je l’achète par internet. Je n’aime pas trop les parfumeries, tu es ma parfumerie personnelle !

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