L’Heure Perdue – Cartier : plaidoyer pour une parfumerie artistique

Après toute cette mise en bouche, il était temps d’en parler, de cette Heure Perdue. Dans l’article introductif de cette critique, j’évoquais l’idée selon laquelle on ne pouvait pas se servir de la matière olfactive comme de l’argument essentiel de qualité ou de créativité dans un parfum. La matière seule ne peut jamais être un argument, sans quoi finalement, le créateur fait aveu de faiblesse. Un parfum ne peut pas être sublime parce qu’il contient une essence rarissime de lilas musqué de Patagonie (une matière qui n’existe pas en parfumerie, entendons-nous bien). Il doit être sublime parce que le parfumeur a su exprimer grâce à elle, à travers elle, en combinaison avec d’autres et par une juste utilisation de l’ensemble, une image surprenante, une atmosphère unique, une émotion brûlante. Pourtant, lorsque vous testez un parfum en boutique aujourd’hui, on vous parle des ingrédients. L’argument de la matière nourrit l’essentiel du discours commercial de nombreuses maisons de parfums qui en tirent leur légitimité, leur sérieux et leur gage de qualité. Le cas de L’Heure Perdue est particulier. Dans ce parfum, tout est matière et rien ne l’est.

L'Heure Perdue, Cartier - Photo par Poivre Bleu
L’Heure Perdue, Cartier – Photo par Poivre Bleu

Mathilde Laurent se sert en effet de la matière comme d’un cadre qui lui permet de revendiquer l’audace de sa proposition créative et esthétique. Tout comme Georges Perec a fait disparaître le E dans La Disparition, Mathilde Laurent a fait disparaître, le temps de L’Heure Perdue, les matières naturelles de sa palette. Dans un contexte relativement frileux et hostile, celle-ci assume de proposer pour sa dernière fragrance une composition entièrement réalisée avec des molécules odorantes, des isolats, des corps de synthèse, bref : un parfum artificiel, comme dirait une certaine Mademoiselle. À cet instant, surgissent peut-être à l’esprit des noms comme ceux d’Escentric Molecules ou de Comme des Garçons. Oui, c’est vrai, L’Heure Perdue n’est pas la première proposition 100 % synthétique du marché.

En revanche, L’Heure Perdue est la première création 100 % synthétique qui n’est pas un concept issu d’une maison ayant fondé son univers autour de l’abstraction. Croyez-moi, cette différence n’a rien d’anodin dans le milieu plutôt conservateur de la parfumerie. Prendre des risques chez Rei Kawakubo n’a pas le même goût que prendre ces mêmes risques chez Cartier, une maison de tradition et de luxe à la française. Oser sortir un parfum comme celui-ci, tout en soutenant qu’il est qualitativement à la hauteur de la réputation de cette maison et comparable esthétiquement aux parfums existants, cela a de quoi surprendre. Est-ce bien possible ? Mathilde Laurent avait sûrement envie de nous en faire une démonstration publique. Alors elle a créé L’Heure Perdue. Pour le plaisir. Pour le jeu. Pour le parfum.

C’est incroyable !
Oh ! Mais ça me dérange aussi…
C’est surprenant tout de même !
Non. Vraiment, ça ne marche pas, il manque quelque chose, je n’y suis pas.
Ah ! Mais quel plaisir à porter ! Tous ces visages différents…
C’est sublime. Ce parfum est sublime.

Avoir des certitudes trop ancrées n’est jamais bon. En ce sens, L’Heure Perdue est une invitation à redevenir curieux, à déposer un regard neuf sur ce parfum et peut-être sur le parfum en général. Pour cela, Mathilde Laurent nous propose de redécouvrir, par le prisme de la création artistique une matière ultra-connue, devenue presque banale : la vanille. En effet, si le fond du propos est fort, la forme est douce et accessible.

Dans une diversité de sensations étourdissantes, où l’on trouve du bois, des baumes, des fleurs, des aldéhydes, de la poudre et une touche de cuir, émerge L’Heure Perdue. Son propos, d’une multiplicité infinie, va de la douceur à la sécheresse en passant par une texture sableuse et biscuitée, tenu par une aura de lumières nacrées et de couleurs lactées. Sa forme, pourtant, est singulière et nette, lisible. Sur un fond mauve pastel de méthylionone (à odeur de violette) et de bois modernes (à odeur de santal, de vétiver, de patchouli et d’ambre gris) s’aplatissent de grands pans crémeux de matières olfactives, entre blanc et blanc soleil. Le fond a disparu sous ces grands voiles, mais il bombe avec souplesse les rondeurs jaune blanc de la vanilline et de l’héliotropine assortie du doux gris de la coumarine. Au milieu de ce camaïeu de blancs, fleurit une rose translucide en verre dépoli, d’une générosité fabuleuse. L’impression intense de rayonnement est fascinante. La lumière est haute et dense, les couleurs et les sons saturés et pleins. Pourtant, ce rayonnement est très doux, chaleureux, comme tendre. Tendre parce que familier peut-être, comme le soleil qui se tient toujours là, derrière les nuages qui vont et qui viennent…

soleil-brillant

Dans un aller-retour permanent entre le connu et l’inconnu, le reconnu et le perdu, cette Heure est surtout une histoire de douceur et de familiarité, chantée et racontée par une voix inattendue. Ici, les éléments ne sont pas conventionnels : pas de tête pétillante et fruitée, pas d’odeurs en demi-tons ou diluées, pas vraiment de notes reconnaissables. Plutôt, un assemblage de touches étrangères les unes aux autres qui, en se mariant, forment une image rassurante. La forme générale du parfum évoque la vanille, et chaque élément pris à part pourrait en rappeler une partie. Mais est-il vraiment possible de nommer cette matière en sentant ce parfum ? Ce n’est en tout cas pas le premier mot qui m’est venu lorsque j’ai senti pour la première fois L’Heure Perdue, et ce n’est toujours pas le mot que j’aime utiliser pour la décrire. Je préfère nettement parler de blancheur astrale, de radiance nacrée, de chaleur lactée et diffuse, et de cette énorme fleur transparente et irréelle, véritable pivot du parfum. Ce sont ces sensations qui me font dire et penser que L’Heure Perdue a réussi son pari. Celui d’exister pour elle-même, de surprendre et de toucher pour ce qu’elle propose, pas pour ce qui la constitue. Ce parfum n’a pas pour vocation de choquer. Il ne revendique rien, si ce n’est de savoir émouvoir sincèrement le cœur et de pouvoir questionner honnêtement le connaisseur mais aussi le béotien, comme tout beau parfum doit être en mesure de le faire.

Ainsi, L’Heure Perdue n’est pas du jamais senti. Il évoque, de loin, la sensation biscuitée d’un Dries Van Noten ou la puissance explosive et la structure royale d’un Portrait of A Lady. Mais son caractère est singulier. Il est le résultat unique d’une prouesse technique de structure, d’équilibre et d’achèvement, malgré un cadre créatif particulièrement exigeant : créer un parfum de synthèse qui ne sente pas la synthèse et qui ne l’évoque pas. L’Heure Perdue, en somme, est une proposition créative particulièrement stimulante pour les neurones olfactifs. Peut-être son odeur déclenche-t-elle dans notre cerveau, des connections pour la première fois, qui sait ?

6 commentaires

  1. Bravo Juliette !! On a juste envie de courir et sentir cette merveille !!! Mais une envie folle de découvrir toutes ces promesses olfactives si bien mises en lumière par les mots de notre langue magnifique !

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