Narciso de Narciso Rodriguez : une idée de la modernité olfactive

Ah Narciso ! Comme je t’ai attendu ! Enlacée dans le souvenir des doux bras de For Her, j’attendais ton arrivée en trépignant, car des grands, on attend toujours quelque chose de bon et de surprenant. Je savais que tu ne me décevrais pas, car tu évolues dans le giron d’une maison qui, je le crois, tente de faire de belles choses en parfumerie. Contrairement à certains de nos voisins européens et américains, nous autres Français, nous avons dû patienter pour te voir arriver dans nos rayons : une poignée d’inconscients a boudé un peu trop longtemps la beauté enchanteresse de ta grande sœur… avant de finalement se laisser emporter le cœur. Il a fallu laisser cet amour-là grandir et faire son chemin, et retarder de plusieurs mois ton arrivée*. Aujourd’hui tu es enfin là, et je suis heureuse car je ne suis pas déçue. Une litote pour mieux dire que tu es un vrai beau parfum, avec une histoire, une personnalité et une forme : une vraie proposition de créateur. Alors, Narciso, que racontes-tu ?

flacon-narciso-edpSur le plan créatif, Narciso fait partie du type de fragrances que nous souhaiterions voir fleurir chaque année sur les étagères des parfumeries et qui sont malheureusement trop peu nombreuses. Mais il serait dommage de ne parler de ce parfum que par comparaison, lorsqu’il mérite une véritable critique à part entière. Car Narciso, troisième parfum féminin du créateur américain Narciso Rodriguez, existe par lui-même et pour lui-même : il tient un propos créatif et artistique marqué, que l’on se plait à lire et à examiner. Or ici, argumenter, disserter et s’étriper sur le parfum, c’est bien une passion !

 

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Photo : Jacob Sutton

Narciso démarre sur une fugace ouverture de rose fraîche et claire, comme un tintement délicat qui rappellerait la lointaine empreinte de For Her. Cette entrée en matière bascule presque immédiatement dans une sensation d’héliotropine crémeuse, entre l’amande blanche et la vanille, dont on sent poindre l’effet cosmétique enveloppant. Quelques minutes passent, les éléments structurels font entendre leurs voix : des notes de cèdre, de patchouli clair (soutenu par du cashmeran) et de vétiver déploient fièrement leurs solides branches, pour soutenir un bouquet floral d’une densité ensorcelante : une rose cosmétique côtoie les épais pétales du gardénia piqués de fleur d’oranger. Ce bouquet charnu stylise fortement la création et, sans prendre le premier rôle, il fait basculer le tout dans le registre féminin, tout en préservant une petite ambiguïté intéressante. Les notes boisées les plus puissantes, et notamment celles du vétiver qui pulse furieusement depuis les tréfonds de l’accord, s’entremêlent dans ce bain lacté opalescent de notes cosmétiques, musquées et fleuries. Finalement, bien que de très nombreuses sensations s’entremêlent, le cœur du propos est atteint assez rapidement après la vaporisation.

Une fois sur la peau, on laissera alors s’égrener tout doucement les notes du parfum. Elles se présentent sous la forme d’une grande boule duveteuse qui roulerait lentement sur l’épiderme. Assouplie et satinée par la douceur puissante et pénétrante du parfum, la peau luit d’un étrange éclat frémissant. Ces effets sont obtenus par un fort dosage de muscs aux tonalités poudrées, légèrement vanillées, parfois grasses, comme une idée de fourrure. Les propriétés unifiantes, volumisantes et diffusives de ces matières sont parfaitement illustrées dans ce parfum, où elles apportent un sentiment de grande fluidité dans l’écoulement de l’accord olfactif, le faisant littéralement s’exhaler de la peau en vibrant. Les vibrations de cet accord sont longues, insistantes, pénétrantes. Elles pourraient avoir quelque chose d’inquiétant, tant elles semblent toucher une partie de l’être habituellement inaccessible, et dont seules les molécules odorantes auraient la clé. Elles matérialisent une idée de la sensualité, celle voulue par Narciso Rodriguez : intense et troublante.

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L’aura magnétique de Narciso n’est pas sans rappeler celle de La Panthère de Cartier, avec laquelle il partage une vision du mystère chypré, comme avec For Her. Centré sur des notes boisées illuminées de fleurs et de muscs (là où chez Cartier, les fleurs le sont par les muscs, les fruits et les bois), Narciso montre comment peuvent se travailler les bois aujourd’hui dans un registre précieux, élégant et moderne à la fois, plutôt que comme des éléments techniques de structure et de diffusion, devenus agressifs dans bon nombre de créations récentes. Une évocation qualitative du même type, mais dans un autre genre, pourrait être le thème dessiné par Alberto Morillas dans le dernier Aedes de Venustas, Palissandre d’Or. Porté par la grande pureté des nouvelles essences (distillation moléculaire) et l’originalité des effets fournis par des molécules relativement récentes dans la palette du parfumeur, Narciso est un parfum résolument contemporain dans la sensation qu’il propose. C’est cette idée de grande fluidité, où les traits tracés sont fins et clairs. Ils font émerger une forme qui semble relier plus pleinement et naturellement des éléments a priori contradictoires : douceur et puissance, limpidité et opacité. À l’image, finalement, des vêtements de Narciso Rodriguez dont se dégage une forte netteté graphique mêlée de mouvement.

combinaison-narciso_rodriguezLa modernité du parfum se lit aussi dans une construction moins académique qu’à l’accoutumée. Si une évolution est perceptible, le parfum est travaillé comme une sphère dans laquelle on pénètre plutôt que comme une pyramide : il s’appréhende de manière globale et immédiate. Son propos s’exprime librement, il est moins ampoulé, plus en lien avec les attentes d’une époque où l’on cherche de nouveau de la présence (après avoir cherché presque un effacement), autrement dit, du sillage, mais débarrassé des mises en bouche et des étapes parfois interminables d’anciens modèles.

En ne cherchant pas à appartenir à un héritage particulier de la parfumerie sans pour autant viser le sensationnel et le novateur factice, Narciso Rodriguez, accompagné par les équipes créatives de BPI (Beauté Prestige International) et du parfumeur Aurélien Guichard, a réussi à créer un parfum sincère et unique. Narciso est ainsi nouveau dans le sens où il fait une proposition singulière dans un panorama olfactif par ailleurs lisse, normé et standardisé par la loi du plus petit dénominateur commun. Or, les standards ne traversent pas le temps. Et bien qu’un parfum soit toujours le reflet de son époque, la vision qu’il propose, lorsqu’elle est assez forte, est capable de traverser les âges, apportant un éclairage au passé, au présent et au futur.

* En 2004 sort le premier parfum de Narciso Rodriguez, For Her, suivi par For Him et Essence mais les parfums Narciso Rodriguez peinent à atteindre les résultats attendus. Un troisième parfum féminin, Narciso, est lancé dans plusieurs pays en septembre 2014, mais la sortie en France est retardée par deux fois, car un sursaut dans les ventes de For Her est enfin constaté ! Ce délai créa auprès des olfactophiles un réel sentiment d’attente et de frustration, les qualités des précédents parfums étant alors largement reconnues.  

7 commentaires

  1. Je l’ai senti deux fois sur mouillette à une semaine d’intervalle, et je dois dire que je suis agréable surprise de voir ce que Narciso Rodriguez est capable de proposer comme parfum. Je voir à “Narciso” une filiation claire avec “For Her”, comme si tous les deux appartenaient à une même famille dont les traits du visage seraient les mêmes, mais avec des caractères sensiblement différents.

    Le vétiver donne à la fois un côté mordant et terriblement séduisant au bouquet floral, en lui conférant un animus (en langage jungien, une part masculine) que j’ai rarement trouvé dans un parfum a priori estampillé “féminin”, dans sa classification en parfumerie. Et ce caractère lacté ne fait que rajouter de la matière là où il y avait déjà un ensemble superbe !

    En somme, je trouve ce parfum assez pluriel, fascinant, voire même très bavard tellement il raconte des choses, dans le sens positif du terme 🙂 il y a beaucoup de choses à y déceler, à interpréter, à creuser, c’est véritablement une oeuvre à part entière.

    1. Bonjour L’Essence de Guerlain,

      Je te rejoins complètement sur l’aspect foisonnant de ce parfum. C’est d’ailleurs un peu un tour de force pour moi qu’il parvienne à exprimer autant de choses sans tomber dans la cacophonie.

      Concernant le vétiver dans les parfums féminins, à vrai dire le N°5 a un vrai fond vétiver, mais il est très enveloppé dans les notes musquées, poudrées et vanillées. Pour un vrai challenger, il faut regarder du côté de feu Le Baiser du Dragon chez Cartier qui avait travaillé le vétiver au féminin comme jamais. Un très beau parfum qui a malheureusement disparu…

  2. Ce que vous en avez de la chance, c’est vraiment une très belle revue. Moi, c’est le genre de parfum qui m’évoque pas grand chose, c’est lisse et bien fait, mais pas plus que ça, j’ai envie de grands féminins et floraux avec plus de personnalité et de caractère.

    Emma

    1. Bonjour Emma,

      Merci pour votre commentaire. Je dois reconnaître que Narciso n’a rien de fondamentalement spectaculaire, c’est vrai. Mais dans cette recherche d’équilibre et de raffinement, je le trouve vraiment réussi. On ne s’ennuie pas lorsqu’on le sent, il évoque de nombreuses sensations, dont il est possible de débattre. C’est ce que j’attends d’un parfum aujourd’hui et Narciso remplit bien ces critères. C’est pourquoi j’avais envie de le souligner.

      Mais je comprends aussi très bien que ce parfum n’emporte pas la passion de toutes et tous, car il y a effectivement quelque chose de très poli dans le travail des matières, ce qui lui donne un aspect lisse, mais pas dans le mauvais sens du terme. Pour de l’explosivité ce n’est pas vers ce parfum qu’il faut se tourner…

  3. J’ai toujours aimé tous les produits de Narciso Rodriguez, c’est comme s’il m’avait envouté. Hâte d’essayer cette nouvelle fragrance de parfum. En tout cas, la promotion du produit m’a déjà séduit.

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