Le parfum sucré

Depuis quelques temps, il ne se passe pas un jour sans que, dans la rue ou dans le métro, je ne croise sur des hommes et des femmes de la capitale, le sillage plombant de ces parfums que l’on dit “sucrés”. C’est en rentrant chez moi il y a deux jours, apercevant une voyageuse se reparfumant, que je me suis rendue compte du malaise profond dans lequel me plongent chaque fois ces rencontres fortuites.

Manifesto - Yves Saint Laurent
Manifesto – Yves Saint Laurent

La voyageuse avait les cheveux décolorés, soigneusement tirés en arrière, retenus dans un pastiche blond cendré jurant avec l’aspect jaune orangé de sa couleur. Sur ses yeux un trait noir épais, et sur ses joues un blush appliqué avec un peu trop de générosité lui donnant un air figé. Elle portait un manteau trop grand pour elle, fait d’empiècements de cuir et de fausse fourrure, une jupe en jean mal assortie et de hauts talons qui la faisaient probablement souffrir. Entre deux stations, elle a sorti de son tout petit sac doré, un flacon de Manifesto d’Yves Saint Laurent et entrepris de faire une retouche parfum en… 10 pschitts conséquents, ce qui a eu pour effet d’envahir instantanément tout le wagon.

Le manque de goût apparent de cette femme n’était pourtant pas le plus marquant. Le plus marquant était la détresse affective que l’on pouvait lire dans ses yeux, et que tout dans son attitude et son apparence confirmait. La charge sucrée poisseuse de son parfum semblait plonger ses nerfs dans une sorte de torpeur douceâtre, calmant l’apparition de tout sentiment d’angoisse et dopant artificiellement sa confiance en elle et ainsi, son pouvoir de séduction. Peut-être.

Loin de moi l’idée, avec cet exemple, de faire des raccourcis. J’ai malheureusement croisé trop de femmes différentes et dans des circonstances assez variées pour dire que ce phénomène touche la population dans son ensemble. On aime les parfums sucrés oui, parce que c’est facile. Que c’est mignon. Que c’est bon. Et on oublie au passage que personne n’est un cupcake ou un sachet de caramels géants… Mais on oublie surtout que stimuler le désir de l’autre par son appétit est un leurre, une bataille perdue d’avance, un mirage grossier qui s’évanouira dès que le tout sera “consommé”. N’avez-vous jamais eu cette sensation, lorsque vous mangez une sucrerie, qu’une fois celle-ci finie, cupcakevous en voulez encore ? Qu’il faut en reprendre encore une, puis une autre et une autre encore jusqu’à ce que… vous n’en puissiez plus ?

Les parfums sucrés entrent pour moi dans la même logique. Celles et ceux qui les portent y trouvent souvent un réconfort mécanique, y cèdent sans réfléchir, espérant peut-être être plus attirants, plus beaux, plus désirables. Mais en excitant artificiellement l’appétit de l’autre, qui retombe et s’écrase aussi vite qu’il est venu, ils vous laissent alors seul(e) et démuni(e). Car une chose est sûre, les parfums sucrés ne rendent pas séduisants ou sensuels. Jamais. Ils ne tiennent qu’un discours étriqué, que l’on avale sans broncher et sans réfléchir et qui, passées les premières semaines, finit par énerver tout le monde autour de soi, par saturer tous les appétits et pousser à bout toutes les patiences. Ils vous laissent au final encore plus seul que vous ne l’étiez au départ.

Le parfum ne peut pas combler ce qui vous manque. Ils ne vous rendra pas attirant(e)s si vous n’y croyez pas déjà vous-même et ne vous donnera pas confiance en vous. En revanche, il est tout indiqué pour sublimer votre part de beauté et révéler ce qui vous rend exceptionnel. Mais par pitié, ne tentez pas de combler le vide par du vide. La chute n’est que plus dure et le réveil plus douloureux.

La sensualité n’a rien à voir / à faire avec le sucre s’il s’agit d’une correspondance binaire. Il est temps de sortir des schémas à l’emporte-pièce que l’on voit passer partout, il est temps de se trouver, réellement, en parfum, pour peut-être mieux se trouver… tout court.

6 commentaires

  1. Comme je partage votre avis chère Poivre bleu!
    On en pleurerait… Et, pour calmer ces larmes devant tant de vacuité, ou la beauté s’absente, de désirs sans âme, de coeurs égarés dans les cupscakes, quelques gouttes de ” La myrrhe” de Lutens dans la nuque. Et la splendeur irradiante de la Joie se me à vibrer comme parure à la tristesse. sourires…

  2. Je suis tellement d’accord avec cet article, toujours si pertinente Poivre Bleu, c’est une catastrophe ces parfums de marque trop sucrés, trop forts, trop agressifs. A l’opposé le parfum si féminin du moment que je trouve sublime et léger c’est vraiment SeXeS pink il échappe à l’ordinaire car il est extraordinaire, j’ai trouvé un site qui donne quelques informations sur ces nouveaux parfums originaux et si bons http://sexes2.wix.com/love-paris à découvrir ils sont le meilleur de la parfumerie par contre ils semblent difficiles à trouver en dehors d’Internet. Mais je préfère des parfums de qualités de marques moins connues comme SeXeS à des parfums agressifs fabriqués en énormes quantités.
    La plupart des grandes marques ont perdus leur âme avec de nouvelles fabrications d’un manque de goût évident. Fabienne Bordeaux

  3. Mille mercis pour ce billet qui me va droit au nez. Nous nageons en plein diabète olfactif, ce qui correspond aussi à l’engouement du sucré si présent en cuisine aujourd’hui. J’ai ainsi hélàs gouté hier soir par hasard -à un buffet signé d’un MOF (meilleur ouvrier de France )- à une tartelette de crabe ornée … d’un carré de chocolat. Ce n’est même pas du surréalisme, c’est du gâchis… Je mettrais ça en balance avec la raréfaction des notes amères.

    1. Bonjour,

      En effet un carré de chocolat avec une tartelette au crabe je n’y aurais pas pensé ! Cela dit, le chocolat était-il noir ? Dans la mesure où le cacao peut déployer des notes très amères, cela peut être intéressant de le travailler en salé. Cependant, avec du crabe je n’aurais pas vraiment envie d’essayer, la saveur de ce dernier étant particulièrement subtile et fragile face à la puissance du cacao !

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