La Panthère – Cartier : la sensation du gardénia

Si vous deviez imaginez une sensation tactile en regardant un gardénia, que ressentiriez-vous ? Un mélange de torpeur moite qui rendrait votre peau humide, et l’impression étrange de ressentir sur la pulpe de vos doigts, sur vos mains et vos bras un air velouté et épais, presque saisissable ? Ou encore, l’impression sourde de plonger vos bras et votre corps dans une grande jarre remplie d’un lait corporel blanc, lourd et parfumé ? Ou plutôt la sensation de votre corps plongé dans la mer tiède et dense qui enveloppe votre corps au crépuscule pour un dernier bain ? Vos mouvements sont amples, le temps s’est ralenti, votre conscience se répand lentement autour de vous, dans la vision de cette fleur qui semble, à tous points de vue, altière et insaisissable dans sa beauté. Exactement comme un chat qui entr’ouvre à peine les yeux lorsque vous passez, tolérant simplement votre présence à côté de lui, tout en l’ignorant royalement. Leur aura est fascinante, mystérieuse, tant pour la fleur que pour l’animal. Ce sont ces sensations et cette présence étrange qu’aimeraient parfois suggérer les femmes dans leur attitude, leur façon de se mouvoir, de vous regarder ou de vous parler.

Gardénias - Montage de Poivrebleu à partir des CC de Thanker212, Rosa Say et Chidorian
Gardénias – Montage de Poivrebleu à partir des CC de Thanker212, Rosa Say et Chidorian

Ces éléments tactiles et intuitifs se retrouvent olfactivement dans La Panthère de Cartier. C’est ce que Mathilde Laurent est parvenue à faire dans sa construction florale gardénia : représenter la sensation pleine et voluptueuse qui émane de cette fleur narcotique, probablement le meilleur choix pour figurer aussi la présence d’un beau félin. Ce gardénia n’est pas vraiment un gardénia. Il représente ce que dégage cette fleur et utilise une partie de son identité olfactive pour provoquer les sensations qui la caractérise chez celui ou celle qui la regarde, mais par le biais olfactif : vous êtes saisi, votre volonté se défait alors que vous êtes fasciné par la plante, la bête qui vous regarde. Cette expérience, que je vis personnellement lorsque je porte La Panthère fait apparaître la dimension pleinement métaphorique du parfum.

D’un blanc virginal à peine teinté de crème, elle semble voir au plus profond de vous, sans que vous ne sachiez vraiment d’où elle vous transperce. Son aura vous enveloppe dans une torpeur chaude et sauvage, vous êtes presque sûr d’avoir entrevu l’animal qui bâillait entre ses pétales. Mais elle a été transfigurée : par le velours du pelage musqué qui la recouvre, par les fruits charnus et délicieux qui font ployer son cou, par les épices brûlantes qui font son haleine et par le parfum de rose que diffuse son regard. Car vous la sentez maintenant, devenue une bête, tout près de vous, son souffle chaud contre vos joues, ses griffes bientôt dans vos chairs, alors que vous vous abandonnez… Mais la nature ne tue que lorsqu’elle a faim, n’est-ce-pas ? Son emprise se relâche, elle vous laisse libre et vous accompagne plutôt, laissant flotter autour de vous le voile velouté de son esprit aux couleurs du crépuscule, distante, sereine, sauvage. Vous l’aimez probablement plus qu’elle ne vous aime.

La panthère (ou léopard), l’un des plus beaux félins du règne animal, est bien ce que l’on appelle aussi : un fauve. Devenu emblème de la maison Cartier après le succès de la collection de joaillerie dessinée par Jeanne Toussaint dans les années 30, un parfum qui symboliserait cet animal se devrait donc de reprendre les caractéristiques de celui-ci et les sublimer par la création olfactive. La Panthère et le gardénia sont tous deux un peu froids et un peu distants, et pourtant terriblement charnels et envoûtants. C’est donc cette fleur, qui pour moi transporte si bien le caractère félin en son cœur, qui a été utilisée pour s’insérer dans la réalisation de ce floral fauve, revendiqué par la maison Cartier. Une définition très juste, pour une fragrance qui vient enrichir la conceptualisation / représentation du chypre, et plus particulièrement du chypre fruité, par sa construction et l’écriture de son thème.

Car pour construire son propos et son œuvre autour de l’axe félin imposé par le nom, Mathilde Laurent a choisi comme thème le gardénia pour les raisons que nous avons vues, et pour colonne vertébrale au parfum, une structure chyprée, délayée dans un bain de musc poudré, légèrement animalisé, à l’aura doucement rétro et qui contraste avec le rendu résolument moderne de l’ensemble. Cette structure chyprée permet en effet de styliser l’élément “sauvage” de la panthère, car un chypre recèle toujours en lui une part de brutalité sauvage, un élément indompté et indomptable. Elle permet aussi de figurer la tension mystérieuse que l’on décèle dans l’esprit de l’animal et que le chypre représente à merveille par son caractère insondable.

Au delà de ces éléments conceptuels, le thème olfactif déployé par La Panthère fait aujourd’hui certainement parti de mes thèmes favoris en chypre fruité. En ayant redécouvert récemment celui de Mitsouko grâce à la mouture 2013 et en le comparant à la Panthère, il devient évident que l’on peut lire une somptueuse partition de chypre fruité moderne dans le dernier Cartier, où chaque élément est à sa place et sert à embellir l’autre. Le départ s’ouvre sur une corbeille de fruits jaunes mûrs et chargés de sucs, dont la justesse du trait est proprement délicieuse : pêche, abricot, poire, banane… Oui, oui, vous avez bien lu, des fruits, mais des beaux fruits gorgés de soleil et légèrement lactés. On laissera de côté l’aspect shampoing et yaourtière de synthèse pour une sensation plus gustative et réaliste. Le cumin apparaît alors en filigrane (et il est d’ailleurs difficile à déceler du premier coup), et produit sur ces beaux fruits jaunes, exactement le même effet que du poivre noir dans une salade de fraises : il relève la note fruitée et la réchauffe, en contrastant avec la fraîcheur juteuse et épaisse de sa chair. Mais l’ouverture fruitée épicée laisse bientôt la place à une sensation fleurie d’un velouté incomparable et dont le justesse tactile est déconcertante. Le gardénia, ou alors la “sensation du gardénia”, entre en scène, reconstitué à partir d’une analyse headspace de la fleur, mais dont la parfumeure n’a conservé que les éléments les plus floraux, en évitant les notes sombres et humides. Il sera intense pendant un bon moment, avant de se mettre légèrement en retrait, comme s’il s’était endormi et que seul son ronronnement persistait. C’est alors que la rose prendra le relais, révélant pleinement le caractère chypré de la fragrance. Cette rose est translucide et polie, légèrement boisée et n’est pas sans rappeler celle de Déclaration d’Un Soir, au point qu’à certains stades de l’évolution, il est possible de les confondre. À ce niveau apparaît alors le seul réel reproche que je puisse faire à ce parfum, et qui consiste en son manque d’épaisseur. La note, bien que captivante, reste très délicate, et j’aurais personnellement apprécié une concentration plus forte. Mais le velouté du pétale de gardénia continuera pourtant de diffuser, plongé dans ce nuage de muscs (et notamment de musc cétone) et de rose, captivant l’attention aux alentours, incarnant de manière troublante cette Panthère devenue femme…

La Panthère - Cartier
La Panthère – Cartier

 

3 commentaires

  1. Bonjour,

    Je redécouvre votre site avec grand plaisir. Le parfum ou plutôt comment parler du parfum m’intrigue. En soi en tant que paradoxe communicationnel, mais aussi parce que j’essaye de comprendre pourquoi parfois une évocation verbale correspond parfaitement à la perception olfactive, parfois non. Evoquer la subjectivité ne me paraît pas suffisant, je pense qu’il existe certaines notes olfactives qui ne peuvent pas s’appréhender aussi directement par quelques mots, mais qu’elles ont besoin de nombreuses pages pour que le lecteur puisse les cerner, puis les reconnaître sur sa peau. Pouvez vous m’aider à comprendre pourquoi moi qui adore porter en note les fleurs blanches et le gardénia depuis de nombreuses années, qui après lecture de votre évocation de Panthère se dit que ce nouveau parfum est fait pour moi, finalement, après essai, n’apprécie pas du tout cette création. Il y a quelque chose qui me chiffonne en note finale que je n’arrive pas à identifier et qui revient recouvrir, voire étouffer la dimension florale. Je n’arrive pas non plus à catégoriser cette persistance comme appartenant à la dimension animale, ce qui viendrait créer un paradoxe intéressant : fleur + animalité.
    Selon vous quel est ce composant ? Je suis d’autant plus intéressée par comprendre comment se construit ce parfum que j’aurais tant voulu correspondre à l’univers évoqué…Hélas ! Merci de votre aide dans cette analyse d’une déception !

    1. Bonjour Marie-France,

      Pardonnez-moi pour ma réponse tardive, les WE prolongés m’ont laissé loin d’internet pendant un moment.
      Quoi qu’il en soit, je pense que vous avez raison lorsque vous dite que plusieurs pages sont parfois nécessaires pour décrire une odeur et lui rendre justice. Cependant, l’odorat souffre d’un handicap que n’ont pas les couleurs ou les sons. Lorsque je vous dit bleu : vous visualisez immédiatement du bleu, et avec quelques descripteurs supplémentaires, je peux vous amenez à voir le bleu que j’ai en tête et que je veux que vous visualisiez : bleu cyan.

      Pour les odeurs, c’est un peu plus compliqué et différent. En parfumerie, les professionnels, notamment les parfumeurs, ont un référentiel commun avec leurs collègues. Lorsque l’un dit “tubéreuse”, son voisin mentalise une tubéreuse. Cela vient du fait que les deux ont appris ce que sentait la tubéreuse (en absolu du moins) et peuvent donc converser sur ses nuances sans difficultés et à priori sans sortir du sujet. Mais qu’en est-il pour l’amateur et le profane ? Pour reprendre mon parallèle avec les couleurs : étant petite, vous aviez dans vos livres des pages où l’on voyait associés des couleurs et les mots pour les décrire. Mais qui, à la maison ou à l’école, vous a appris à associer mots et odeurs ? A priori personne. Vous avez fait ce travail seule : et vous avez donc construit votre propre référentiel. Bien sûr, certaines références sont largement partagées, surtout celles qui viennent de la cuisine : cannelle, thym, basilic, mais aussi lavande, citron… Mais de façon générale, le discours sur les odeurs n’est pas partagé et pas unifié. De telle sorte que si je vous dis : jasmin, vous pouvez avoir en tête tout à fait autre chose que moi. Et malgré mon ajout de descripteurs, vous n’aurez peut-être pas en tête l’odeur du jasmin à laquelle je fais référence.

      Vous m’avez donc maintenant comprise je crois, décrire les odeurs est l’une des activités les plus passionnantes qui soit, mais reste très secrète et difficile d’accès pour beaucoup, car nous cherchons parfois à échanger sur des références que nous ne partageons pas. Par exemple, vous parlez du gardénia dans votre commentaire, gardénia qui est effectivement mentionné dans la description du parfum. Or, l’essence ou l’absolu de gardénia n’existe pas en parfumerie : le parfumeur pars alors toujours d’une interprétation personnelle, parfois soutenue par une analyse chimique (chromatographie) du parfum de la plante, pour recréer un accord et une sensation de “gardénia” dans la composition. Mathilde Laurent a d’ailleurs ici cherché à utiliser les facettes les plus montantes et les plus lumineuses du gardénia, délaissant en partie sa profondeur un peu humide et champignonneuse. Vous ne retrouvez donc probablement pas ce que vous avez en tête en pensant au gardénia.

      Mais enfin, et je crois que c’est le plus important, il ne faut pas oublier qu’un parfum n’est pas une somme de composants que l’on pourrait aligner les uns à la suite des autres et nommer par leur noms. Une odeur plus une odeur donne une nouvelle odeur. Il n’est pas rare de voir allier 50 à 100 composants dans une même formule. Difficile dont de pouvoir en incriminer un seul en particulier, où bien même 2 ou 3. Je pense tout simplement que vous attendiez autre chose dans ce parfum, quelque chose que vous n’avez pas trouvé, et que sa construction, son thème et sa structure ne vous a pas plu.

      La Panthère est décrit comme un floral fauve, et même si personnellement j’adhère à cette description, le caractère fauviste de ce parfum se trouve dans sa structure chyprée et dans l’allégorie du félin par le velouté de sa texture et de son aura, provoqué par différents effets et artifices de la formule, et non pas dans un fond animal puissant et rugissant. De plus si son caractère floral est indéniable, il mute d’un floral blanc à un foral typé rose sur le fond, ce qui le fait d’ailleurs basculer dans la dimension chyprée.

      Vous l’avez sûrement déjà lu quelque part si vous êtes adepte des sites sur le parfum, mais décomposer un parfum en notes olfactives est un exercice long, difficile, souvent incertain, et qui prend aux parfumeurs eux-même, plusieurs années. Personnellement, malgré une certaine maîtrise d’une petite base de matières premières, j’aborde un nouveau parfum surtout sous l’angle de sa construction, de sa structure, de son thème, de la sensation qu’il dégage en général. En ce sens, je crois qu’il est plus important, dans un premier temps, de chercher à comprendre ses sensations face à un parfum et éventuellement de les recouper avec d’autres parfums déjà connus où sentis, avant de pouvoir nommer explicitement une matière.

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