La Fille de Berlin – Serge Lutens

Publication à l’aveugle (Hein ? Mais c’est quoi ça ?) : Musque-Moi et moi-même (et ça fait beaucoup de m), avons, ne soyons pas timides, eu un petit coup de foudre et d’inspiration simultanés sur La Fille de Berlin de Serge Lutens il y a un peu plus d’une semaine. Suite à nos discussions endiablées, l’envie d’écrire sur ce parfum chacun de notre côté s’est imposée assez rapidement. Il nous a alors paru amusant de nous exercer au petit jeu de “La Publication à l’Aveugle”. Autrement dit, chacun d’entre nous rédige de son côté un article personnel sur les évocations et les sensations amenées par La Fille de Berlin jusqu’au jour convenu où la publication surviendra en même temps. Le jeu permet ainsi de voir dans quelle mesure la perception est proche (ou éloignée), et comment l’un et l’autre aura cherché à trouver les bons mots pour exprimer ses ressentis. Utiliserons-nous les mêmes mots et les mêmes images ? Qui sera pour nous, La Fille de Berlin ? Ainsi, pour compléter la lecture de l’article qui suit, je vous propose d’aller lire l’article de Musque-Moi sur ce même parfum !

La couleur

Rouge. L’énergie diffusée par la couleur rouge provoque chez les humains une augmentation de la tonicité musculaire, de la tension artérielle et du rythme respiratoire (c’est d’ailleurs pour cela qu’elle est déconseillée dans les chambres à coucher). Symboliquement, le rouge est la couleur de la vie (le sang et le feu) : il attire car il transmet vitalité, chaleur, excitation, passion. Il est d’ailleurs au centre de nos images de libido et d’érotisme : petite robe rouge moulante, cœur rouge de la Saint-Valentin, quartier chaud aux enseignes rouges, tous ces éléments font vibrer la corde sexuelle dans l’esprit humain. Mais le rouge symbolise aussi plusieurs valeurs contradictoires : l’amour, la passion, la vie ; mais aussi la colère, la guerre, la haine : c’est par définition une couleur ambiguë, qui stimule volontiers le côté bestial de chacun d’entre nous, car vibrante d’une énergie duale et par essence difficile à contrôler.

Rouge olfactif. Cette introduction sur la couleur rouge n’aurait peut-être pas eu de sens si le jus de La Fille

Pigments rouge pérylene - Source : Wikipedia
Pigments rouge pérylene – Source : Wikipedia

de Berlin n’avait pas été teinté de cette couleur rouge sang frémissant, comme prêt à jaillir hors du flacon. Pourtant, en réfléchissant plus profondément à la question, je pense sincèrement que La Fille de Berlin m’aurait évoqué la couleur rouge, même si son jus n’avait pas été coloré. Évoquer une couleur par une odeur est un exercice difficile qui peut paraître hautement subjectif, mais nous avons néanmoins tous des références olfactives que le rouge peut permettre de visualiser. Et sur le plan olfactif, représenter du rouge passe, souvent, par un travail sur la rose (mais pas uniquement bien sûr). Cependant, le rouge de la rose en soliflore (ou dominante dans un parfum) naît de la volonté du parfumeur : Portrait of A Lady et Une Rose aux Éditions de Parfums Frédéric Malle ou encore Nahéma de Guerlain sont des parfums aux nuances olfactives de rouge franc (et dont les jus ne sont pas colorés). Le rouge de La Fille de Berlin est, quant à lui, un rouge brillant et profond sans être sombre dont les pigments pérylènes pourraient être une bonne illustration. La couleur de son jus influe donc sur le ressenti, mais le ressenti est pour moi tellement cohérent qu’il n’enlève rien au plaisir des sensations et des images que ce parfum a pu m’apporter.

La fille

Rouge charnel. La bouche est finement ourlée, habillée d’un rouge à lèvres mat, tranchant et théâtral. Ses formes sont pleines et voluptueuses ; son allure est dramatique, ultra-féminine et sensuellement agressive. Perchée sur de hauts talons noirs, retranchée derrière son air sombre de femme fatale, rien ne laisse présager quel sourire éclatant et irrésistible cette fille est capable d’offrir. Car si son apparence extérieure peut paraître froide, c’est pour mieux intriguer et exciter celui qui la regarde, tandis que son sourire et son regard félin le surprendra et attisera son désir. La Fille de Berlin est une femme sensuelle, fantasmée, inaccessible et d’autant plus désirable qu’elle ne se laisse pas approcher par n’importe qui. Pourtant, on devine que cette apparente armure dominatrice est un jeu qui l’amuse, et lorsque l’occasion est bonne, un fond rieur et généreux, mais aussi une certaine douceur peuvent se révéler. La Fille de Berlin choisit ses clients et ses amants, A l’image de la Putain des Palaces, une très bonne amie, elle ne laisse pénétrer dans son intimité que ceux avec lesquels elle aimera se dévêtir, dévoiler ses dentelles fines et sa peau veloutée au goût salé, ceux avec lesquels elle voudra bien rire largement et dévoiler sa belle gorge, ceux qu’elle aimera envoûter de son parfum suave et poudré, à l’aura rouge et fascinante.

Rouge cérébral. Elle est aussi cultivée, raffinée et ne fume que du tabac blond. Elle a compris depuis longtemps comment faire jouer les

Bouche rouge - Photo : Poivrebleu
Bouche rouge – Photo : Poivrebleu

signes en sa faveur et travaille son image avec doigté. Si sa couleur favorite est le rouge, c’est que sa personnalité est chaleureuse, son tempérament passionné et ses amusements débridés. On l’aime ou on la déteste, mais c’est ce qu’elle aime probablement : ne pas ressembler aux autres et ne donner à voir que ce qu’elle souhaite. C’est d’ailleurs sans doute de famille, car sa jeune sœur Bas de Soie a aussi hérité de cette habilité à paraître inaccessible et froide de prime abord, alors que chacune d’entre elles sait pourtant très bien savourer les plaisirs de la vie. Elles savent, pour cela, se servir de leurs corps, mais pas seulement. Chacune mérite d’être connue au delà des apparences.

Le parfum

Rouge sillage. Cette rose emporte dans sa structure une étonnante association d’effets modernes et d’effets rétro au charme délicieusement désuet. L’acidité astringente et peu sucrée des fruits très rouges de la tête (groseille, framboise, cassis), ainsi qu’une construction souple et lumineuse, mais qui ne manque pas de densité et de texture, sont des attributs plutôt modernes. Ils allient une utilisation réellement innovante des notes fruitées (point de sucre dans ce parfum, simplement une saisissante justesse dans l’aspect juteux et acide), avec un travail de construction plus aéré par rapport aux parfums plus anciens, grâce aux muscs et à la violette qui sert presque de “bois” dans ce parfum (une construction d’ailleurs très lutensienne). En face, le velouté tactile du pétale est suggéré par une très belle qualité de rose à laquelle on a marié des notes poudrées (héliotropine, iris?) ; la sensualité du fond musqué animal et ambré est d’un équilibre très juste, il apporte du corps et de la chair au parfum comme peu de fragrances le font aujourd’hui. La qualité des matières premières, l’épaisseur du parfum, sa diffusion et le travail de la note féminine (avec son effet cosmétique de femme apprêtée) inscrivent nettement La Fille de Berlin dans une ambiance vintage qui ravira sans doute les amateurs d’une parfumerie plus présente, plus qualitative, à la personnalité plus marquée. Sans surprise : le rendu sur peau est un vrai bonheur. L’envol des notes acides du départ propose un effet proche de celui des aldéhydes, en plus moderne, et la note de rose, dominante, est polie par les baumes, relevée par du girofle et du poivre et rendue brillante par le géranium. Son aura est splendide et son sillage magnifique : je n’ai quasiment jamais eu autant de compliments spontanés avec un parfum. Et pour ne rien gâcher, la tenue est tout bonnement excellente : 12 h sans faillir, qui se concluent sur un fond suave et ondoyant dans lequel on continue de détecter cette rose rouge tentatrice.

Rouge seconde peau. En fait, La Fille de Berlin est un parfum-rôle. C’est un personnage énigmatique dont on se délecte à composer le comportement, dont on prend possession dès que les gouttelettes viennent déposer sur la peau ce voile imperceptible qui change tout, le temps d’une journée (ou plus). C’est, depuis que j’ai découvert le pouvoir transformiste des parfums, l’un de ceux que j’ai eu le plus de plaisir à porter et à sentir, probablement parce qu’il exacerbe en moi un personnage avec lequel j’aimerais me fondre et qui me ressemble beaucoup sans que je sois vraiment à l’aise dans sa peau au quotidien.

Les coups de foudre ne s’expliquent pas. La Fille de Berlin paraîtra sûrement banale ou “pas si exceptionnelle” que cela à d’autres, mais il a su faire vibrer en moi des cordes que je ne connaissais pas encore, car j’ai en règle générale, un peu de mal avec les roses. Je les trouve souvent galvaudées et trop austères pour mon tempérament, alors que j’ai besoin de trouver dans mon parfum un appui pour exprimer ma personnalité plus ouverte qu’il n’y paraît. Mais cette rose-là, hyper-féminine sans être ennuyeuse ou mijaurée, s’assume et sort les voluptueux atouts sans honte. Je n’ai rien pu faire d’autre que de m’y identifier car il permet ce jeu de rôle que seul les vrais parfums autorisent, et qui fait partie du plaisir du parfum : une présence affirmée, un vrai sillage, une longue évolution, bref, un costume de belle facture qui se porte de l’aube au crépuscule sans faillir…

Et Musque-Moi alors, qu’en pense-t-il ? Allez vite lire son avis !

 

12 commentaires

    1. Bonsoir Hangten,

      Merci pour vos gentils mots. Si j’ai bien compris la question que vous avez posée à Musque-Moi, vous vous demandez ce que cette rose peut bien rendre sur une peau masculine… Eh bien pour être honnête, je ne l’ai pas fait tester à mon cobaye masculin attitré, car je dois reconnaître que j’ai envie de la garder jalousement pour moi. C’est très vilain, je sais, mais je me sens dans ce parfum comme dans une robe moulante et particulièrement seyante, alors j’ai envie d’en profiter.

      Cependant, je rejoins Musque-Moi lorsqu’il dit que cette rose peut s’écrire au masculin, en effet, elle est complexe, fruitée, épicée, poudrée et veloutée… Je l’avais d’ailleurs sentie sur sa peau il y a quelquetemps, et le souvenir que j’en ai est plutôt agréable. En tout cas, je pense que cela ne me gênerait absolument pas de la sentir dans le cou d’un homme, et que ses effluves me donneraient sûrement envie de l’embrasser.
      Il ne vous reste plus qu’à l’essayer vous aussi !

      1. Merci pour cette réponse. Vous, comme Musque-moi, m’incitez fortement à l’essayer; je le ferai dès que possible, lorsque je m’échapperai de ma petite ville côtière pour une virée à Nantes ou La Rochelle!

  1. Ouh pitain.
    Moi qui croyait lire un ancien papier que j’aurais étonnamment omis de lire. Me voici à la page!

    Il faut que je porte la fille de Berlin, je n’ai pas tenté l’ultime expérience. Peau. Tissus.

    Il y a énormément à dire sur ce parfum.
    Cette fois les clins d’oeil aux autres Lutens font mouche! Il y a une émotion.
    (sa majesté la rose (rose fraîche musquée), nuit de cellophane (un peu abricot, un peu jasmin), vitriol d’oeillet (girofle froide), une rose de nuit pour l’effet chyprée qui structure la fraîcheur des notes de tête)
    Et puis le bouquet de rose de “Paris” d’YSL, en mieux. Je jurerais qu’il y a une étonnante qualité de rose bulgare, fruité et sensuelle, ici. En plus de la rose plus fraîche litchi et musk d’un “sa majesté la rose”.

    “C’est, (…) l’un de ceux que j’ai eu le plus de plaisir à porter et à sentir, probablement parce qu’il exacerbe en moi un personnage avec lequel j’aimerais me fondre et qui me ressemble beaucoup sans que je sois vraiment à l’aise dans sa peau au quotidien.”
    J’ai soudainement très envie de porter Onda.

    1. Bonjour Julien,

      J’avais moi aussi l’envie de pointer le lien existant avec les autres Lutens, mais je n’ai pas voulu alourdir plus que nécessaire le billet déjà bien long… Je te rejoins sur la plupart des évocations, mais je rajouterai Boxeuses qui elle aussi utilise les fruits de manière intéressante et le Bas de Soie dont j’ai parlé dans l’article, sur la lecture du parfum.

      Il faut tenter de la porter oui, car de mon côté, je n’avais pas eu de révélation avant de la mettre sur moi et de me l’approprier. Je l’avais sentie déjà à plusieurs reprises sur mouillettes sans m’y arrêter vraiment, mais une fois portée, tout est devenu plus clair et plus évident…

  2. La fille de berlin est le parfum de la collection Lutens qui me fait le plus penser a Nombre Noir, et c’est la mon probleme. Si je ne compare pas avec Nombre Noir, La fille de Lutens est une rose exceptionnelle, un des ses plus beaux parfums aussi, par contre des que je compare, il y a pas photo. Nombre Noir est nettement au-dessus; une rose scabreuse, complexe et abstraite alors que La fille est moins originale parce qu’au bout du compte ca reste une rose.

    1. Bonjour Emma,
      Je crois que nous sommes bien d’accord pour dire que La Fille de Berlin est probablement l’une des plus belles réussites de Serge Lutens, ce que je trouve particulièrement réjouissant.
      En revanche, et bien que je ne l’ai pas senti depuis un moment, je ne ressens pas de lien avec Nombre Noir, qui me semblait plus encens. Je ne me rappelle pas vraiment d’une rose… Mais il faudrait probablement que je les sente tous les 2 à côté pour me rendre compte.

  3. Je me suis mise a reporter La fille avec beaucoup de plaisir et limite de maniere obsessionnelle rien que pour cette femme inaccessible et fantasmee; la femme Lutens c’est elle, La fille de Berlin.

    Nombre Noir va au-dela, notamment dans sa version extrait de parfum et parce que c’est un parfum on ne peut plus abstrait pour sublimer le noir mystere. L’encens joue bien sur un role majeur, une matiere fetiche de Serge Lutens.

    LA ROSE. LE JASMIN . L’OSMANTHUS DE CHINE. LE YUANG YUANG DE NOSSI-Bé. L’IRIS PâLE DE TOSCANE … EXHALENT DèS L’AUBE…
    NOMBRE NOIR DANS SON HABIT DE VERRE NOIR ET NUIT.
    LE PARFUM CREé PAR SERGE LUTENS POUR SHISEIDO.

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