Jean Patou : Joy Forever / Et réflexions sur la modernité en parfumerie

C’est la crise vous savez… Il fait gris, on s’accroche à un boulot tout moisi faute de mieux, on mange mal, on se plaint, il fait moche, on est stressé, bref on est français les temps sont durs. Dans ce contexte tendu dont on ne semble pas vouloir sortir, mais dont on va sortir bientôt c’est promis (et ça fait 5 ans qu’on le dit), beaucoup de monde aspire à retrouver un climat plus favorable, à revenir à plus d’authentique et de naturel. Cet élan qui s’amorce pour nombre d’entre nous, ne touche pas uniquement le public, car depuis quelque temps, les maisons (de parfum, puisque c’est le sujet que l’on aime sur ce blog) semblent revenir à leurs racines fondatrices et tentent de mettre leur passé en lumière, y trouvant certainement une manière facile et aisément justifiable de faire de la nouveauté, ou bien parfois une belle source d’inspiration. On pense bien sûr à Chanel avec son N°5 Eau Première (2008), à Guerlain et Shalimar Parfum Initial (2011), ou encore Molinard avec Habanita Eau de Parfum (2012).

Cette année, à côté de plusieurs autres, c’est au tour de Patou de nous proposer la réinterprétation du parfum mythique de la maison, j’ai

Joy Forever - Jean Patou
Joy Forever – Jean Patou

nommé : Joy (1930). Si Joy continue de nous marquer et de susciter l’admiration, c’est bien grâce à la splendeur de son accord équilibré avec un soin mathématique entre la rose et le jasmin, dont la naturalité (sensation de bouquet frais) est assez saisissante. Mais bien sûr, selon les codes de 2013, Joy manque peut-être d’un twist plus moderne, plus actuel.

L’idée d’actualité et de modernité d’un parfum ne se trouve pas, à mon sens (et je pense que nous serons tous d’accord sur ce point), uniquement dans son acceptation ou sa vénération par le plus grand nombre, à un moment donné. Saisir l’odeur de son époque est toujours quelque chose de difficile et d’incertain, et nous avons d’ailleurs souvent besoin d’une bonne décennie de décalage pour pouvoir porter un regard détaché et construit sur les enfants d’une époque. Si l’on en revient à la définition de la modernité, on trouve l’idée de ce “qui existe, se produit, appartient à l’époque actuelle ou à une période récente“, et de ce “qui est, a été réalisé depuis peu de temps et souvent d’une manière différente de ce qui avait été fait précédemment, qui est représentatif du goût dominant de l’époque” (Définitions du CNRLT). [J’éviterai volontairement de parler de beauté et d’esthétique pour la suite, car cette facette de l’analyse n’est pas fondamentalement nécessaire pour parler de la modernité, bien que souvent elle puisse lui être liée.]

Chacun est libre de donner son interprétation, mais il me semble qu’un parfum peut réellement s’inscrire dans la modernité dans 2 cas :

  • Soit sa structure crée une forme nouvelle et inédite, elle était donc inexistante auparavant
  • Soit il s’inscrit dans la continuité d’une structure existante, d’une écriture et fait ainsi briller d’une façon nouvelle la forme d’origine.

A partir de cette vision, il semble que les éléments qui permettent à un parfum de témoigner de son époque, les marqueurs temporels en quelque sorte, se trouvent dans les matières premières utilisées, leur agencement, ainsi que dans la manière qu’a le parfum de réfléchir/renvoyer la lumière. A partir de ce principe, on est alors en mesure de regarder le patrimoine de la parfumerie d’un œil différent. Ce qui inscrit un parfum dans une continuité tient bien, selon moi, à sa structure et à sa trame. En somme, un parfum détient en lui un potentiel de “classique” s’il parvient à être actuel et donc au goût de son époque, tout en se plaçant dans la continuité de l’existant. En ce sens, un parfum comme L’Heure Bleue peut tout à fait être considéré comme moderne, car existant à notre époque et s’inscrivant dans la continuité des orientaux-fleuris-poudrés. La nuance vient du fait qu’il a probablement fondé ou en partie fondé le genre, et que ses marqueurs temporels peuvent être perçus comme forts. Il nécessite donc une lecture éclairée, pour le replacer dans son contexte et le comprendre, à l’inverse d’un Baiser Volé qui se lit facilement de nos jours pour un esprit non averti.

Pour prendre un exemple plus parlant dans la parfumerie contemporaine, on peut citer Portrait of A Lady de Dominique Ropion pour les Editions de Parfums Frédéric Malle. C’est en effet un parfait exemple de la capacité d’un parfum à s’inscrire dans la continuité d’un passé autant que dans le présent. Sa structure néo-chypre fleuri (bien que la maison le classe comme un oriental) est à la limite du nouveau genre, mais s’inspire en partie du sublime Aromatics Elixir de Clinique avec sa rose et son patchouli surdosés, comme dans Portrait donc. Selon les propos même de Monsieur Malle à ce sujet, Portrait of A Lady, par la puissance de son architecture et par l’évitement des matières accessoires de son époque (Iso E Super, hédione…), a réussi le pari de proposer une empreinte olfactive unique et déjà intemporelle (en atteste d’ailleurs l’immense succès de ce parfum).

Ainsi, si l’on devait considérer Joy à travers ce tamis conceptuel, on peut dire que sa trame d’un somptueux bouquet floral puissant, avec une intense sensation de naturalité et de fraîcheur a quelque chose de très classique, et donc d’intemporel. Ce qui marque Joy dans le temps vient pour moi de la lumière jaune et verte qui s’en dégage et de sa texture épaisse et plus “animalisée” par rapport aux rendus “actuels” de nos jours.

Thomas Fontaine, parfumeur maison chez Jean Patou
Thomas Fontaine, parfumeur maison chez Jean Patou

L’aération et la lumière sont donc des éléments qui pouvaient être retravaillés pour élaborer une création plus en phase avec son époque : Joy Forever. Pour la réinterprétation du grand classique, Thomas Fontaine, parfumeur maison chez Jean Patou depuis 2011, s’est attaché à respecter la structure de ce parfum. En partant de l’équilibre rose-jasmin qui marquait le squelette de Joy, il l’enrichit d’une note fleur d’oranger, et d’une ampleur plus voluptueuse-vaporeuse avec la pêche et l’iris. Une sensation un peu juteuse de fruit en départ avec la mandarine s’ouvre sur une pêche sensuelle et délicate, et propulse ainsi la féminité de Joy Forever directement dans les années 80. Cette sensation est confirmée par le fait que les deux parfums qui me sont venus à l’esprit pour le comparer sont tous deux issus de ces années là : Jardins de Bagatelle de Guerlain et Paris d’Yves Saint Laurent. C’était une époque où la féminité se voulait très généreuse et affirmée, en étant d’ailleurs plus ou moins tapageuse, mais toujours remarquable. La femme Patou étant une femme immanquablement élégante, Thomas Fontaine a respecté cette valeur fondamentale en donnant à son parfum des armes de séduction présentes et persuasives, mais non envoûtantes.

La pêche et la fleur d’oranger ont donc permis à Joy Forever de gagner 50 ans par rapport à l’original, et globalement, le parfum en reste à peu près à cette époque : celle où l’on assumait encore de faire tourner la tête des gens dans la rue (pour recevoir un compliment) et où il était possible d’offrir ou de suggérer à son entourage une poitrine voluptueuse dans laquelle on pourrait plonger son nez comme on le ferait dans un opulent bouquet… Cependant, certains éléments de sa formule lui permettent de se mettre “à la page” selon les critères 2013. Le travail d’aération des composants avec des matières de type hédione ou autres, “volumise” le parfum dans l’espace sans ajout de matière riche (ce qui aurait tendance à l’épaissir) et crée le spectacle (sillage, aura) tout en laissant la lumière filtrer entre les espaces créés. De la même façon, les muscs et leur formidable pouvoir texturant et éclairant apportent la rondeur nécessaire à ce beau bouquet floral, lui donnent de l’ampleur et diffusent maintenant une lumière blanche, pure, à peine dorée et douce. On reprochera peut-être justement à ces muscs de manquer un poil d’animalité et de caractère pour une présence un peu plus dramatique / robe du soir.

Le pari de rajeunir Joy sans le figer au botox et au bistouri est réussi. Joy Forever dégage incontestablement une sensation de qualité avec des matières palpables, identifiables et gorgées de volupté. Il ne cède pas, à notre grand bonheur à tous (oui, je pense à toi là, assis dans le métro qui te farcis un Julia Roberts en gros plan sur le siège à côté), aux sirènes de l’éthyl-maltol comme étalon de la “modernité”. En un mot, il est vraiment agréable de pouvoir sentir aujourd’hui, une nouveauté de cet acabit, à destination d’un public relativement jeune.

Je l’aime pour ma part, pour la sensation de pouvoir le porter avec un jean et un t-shirt blanc, tout en continuant de dégager une aura d’élégance et de féminité incroyable : celle d’une femme rayonnante, terriblement sensuelle, mais toujours chic.

5 commentaires

  1. J’aimerais toutefois ajouter qu’il n’y aurait jamais eu Portrait of a Lady de Frederic Malle si ce n’avait pas ete pour l’univers de ‘Serge Lutens, qui lui n’a pas modernise mais revolutionne la parfumerie francaise depuis vingt ans.

    J’ai teste JOY FOREVER en juillet, reticente car je ne suis pas une fan de l’Eau Premiere par example, le No.5 est en extrait est encore tres beau, a quoi bon porter un flanker.
    JOY a souffert, il est raide, moins voluptueux, n’etait pas disponible en extrait , pas laid mais pas au meme niveau de reformulation qu’on trouve chez Chanel avec le No.5

    JOY Forever m’a effectivement fait penser a un parfum annees 80 a l’exception des notes poivrees lui conferent la touche actuelle.

    J’estime au meme titre que Serge Lutens, la modernite ne veut rien dire en parfumerie, ce qui est actuel aujourd’hui sera probablement date d’ici peu.
    Le plus difficile en parfumerie c’est l’intemporalite d’un parfum, pas sa modernite du moment.

    1. Bonjour Emma,
      Contente de vous relire ici. La question de l’intemporalité est bien celle que j’ai tenté d’aborder dans mon article, bien que je ne l’aie pas formulée explicitement. Un parfum pour moi passe au stade de “classique” s’il parvient à transcender les marqueurs de son époque, les marqueurs temporels dont je parle dans l’article.
      Il peut accéder à ce niveau lorsque la puissance et la beauté de sa structure (on en vient à la beauté 😉 ) parviennent à se déployer pleinement et à dépasser les codes esthétiques d’un moment donné. Il peut alors s’inscrire dans cette idée d’intemporalité. C’est le cas pour les grands classiques qui pour certains nécessiteront de l’éclairage pour être compris, mais parviendront tout de même à faire vibrer et à toucher celui qui sent.

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