Brève de flacon : Un Polge peut en cacher un autre

Jacques Polge et Olivier Polge
Jacques Polge et Olivier Polge

Vous l’avez déjà lu sur le réseau social, mais aussi sur toutes les bonnes feuilles de choux, numériques modeuses et tendances qui se respectent : Olivier Polge, fils de Jacques Polge, intégrera le laboratoire des parfums Chanel en septembre, pour prendre la succession de son père à ce poste, après une période de transition et d’adaptation.

A la suite de cette nouvelle, somme toute très bonne, quelques réflexions me sont venues à l’esprit, et je trouvais bon de les partager avec vous.

Vous vous souvenez probablement de l’encre qui avait coulé à l’époque de la nomination de Thierry Wasser à la tête des parfums Guerlain… Comment ? Un parfumeur hors du sérail Guerlain ? Un inconnu sorti de nulle part ? La succession à la tête des maisons de parfums est devenue aussi sensible et épineuse que lorsqu’il s’agit de nommer un nouveau couturier pour une maison de couture. Si aujourd’hui force est de reconnaître que Monsieur Wasser remplit parfaitement sa mission en inscrivant le patrimoine de cette fabuleuse maison dans la continuité, tout en proposant des nouveautés cohérentes et innovantes, son installation n’a pas été simple car il semble que personne n’aurait aimé être à sa place. Plusieurs parfumeurs ont décliné l’offre à l’époque, et peut-être le prestigieux Maurice Roucel (pure supposition de ma part) qui aurait pourtant été parfait dans ce rôle, compte tenu de son affection pour les parfums sensuels.

La question chez Chanel a du se poser différemment que dans le cas de Guerlain. En effet, lorsque Jacques Polge est arrivé à la direction du laboratoire Chanel, le phénomène des parfumeurs-maison n’était pas encore aussi populaire qu’aujourd’hui, et les projecteurs n’étaient tout simplement pas autant tournés vers cette profession. De plus, rien ne laissait supposer que Chanel, étant à l’origine une maison de couture, souhaitait installer une famille de parfumeurs à la direction des parfums de la maison.

Quelle que soit la personne choisie cependant, le parfumeur-maison (et c’est le cas pour toutes les marques) a la charge de préserver soigneusement le patrimoine olfactif de la maison, et l’on comprend aisément qu’avec un parfum comme le N°5 dans les coffres, l’enjeu soit de taille. Il doit, de plus, respecter un style olfactif qui s’est défini au fil des ans : choix des matières premières, agencement des composants, écriture(s) ou style(s) des formules, bases et spécialités internes définissant une “trame” (à l’instar de la fameuse “guerlinade”), mais doit aussi savoir faire évoluer ce style pour le projeter dans l’avenir et lui permettre de s’inscrire dans son époque.

* Interlude digressif : On pourra d’ailleurs, faire une intéressante comparaison entre Dior et Chanel. La manière dont le patrimoine olfactif de la maison Dior est préservé est particulièrement édifiante au regard des importantes formules historiques qui sont en sa possession. Depuis l’arrivée de François Demachy à la direction des parfums Dior (et plus largement LVMH hors Guerlain et Vuitton), la quasi-totalité des formules ont été retravaillées et retouchées, à la fois pour faire des économies, mais aussi pour insuffler plus nettement dans les formules un “esprit” maison, un style, comme chez Chanel et Guerlain par exemple. La différence, c’est que la direction fait des choix artistiques pour le moins malheureux pour le patrimoine en question, hors contraintes IFRA. Cette question fera probablement l’objet d’un prochain billet.*

Depuis l’installation de Jacques Polge chez Chanel donc, son fils est devenu parfumeur, et surtout, l’homme a vu arriver Jean-Michel Duriez chez Patou puis chez Rochas, Jean-Claude Ellena chez Hermès, Thierry Wasser chez Guerlain, Mathilde Laurent chez Cartier, François Demachy chez Dior, et Jacques Cavallier chez Vuitton… Autant dire que la question de sa succession se présentait sous un  jour peut-être plus compliqué qu’il y a quelques années. Quel parfumeur aurait assez de respectabilité et de notoriété pour remplir cette fonction ? Lequel aurait un style assez “compatible” avec celui de Chanel, tout en ayant une parfaite technique (permettant l’adaptabilité) ? Qui était assez jeune (question de pérennité) tout en étant expérimenté pour prendre la relève ? Qui serait le plus crédible ?

Christopher Sheldrake aurait peut-être pu remplir ce rôle, mais peut-être n’en avait-il pas l’envie. A la lumière des enjeux et de la situation concurrentielle, le choix d’Olivier Polge me semble à la fois pertinent, cohérent et naturel. Celui-ci remplissait en effet toutes les conditions de la meilleure manière possible : 15 ans de carrière dans l’une des plus importantes sociétés de création (IFF) aux côtés de prestigieux et talentueux parfumeurs (Dominique Ropion, pour ne citer que lui, avec qui il a signé de nombreux projets), de très belles créations à son actif : Dior Homme, Balenciaga Paris, L’Eau Parfumée au Thé Rouge, Cuir Beluga, Spicebomb… Mais aussi un argument non négligeable, un nom faisant autorité dans le milieu, déjà connu du grand public et déjà connu chez Chanel. Même si je n’ai jamais eu l’occasion de poser beaucoup de questions à Monsieur Polge fils, nul doute que son goût des parfums lui vient de sa famille et que son sens de l’esthétique aura été, en partie, marqué par les travaux de son père.

La maison Chanel aurait-elle pu faire un meilleur choix ? Pour le cas qui nous concerne, je ne pense pas. En revanche, qu’en sera-t-il lorsqu’il sera question de la succession, cette fois-ci, d’Olivier Polge ? Si ici la décision a semblé rassurante et naturelle, elle ne fait que retarder le problème pour la prochaine fois. Mais nous n’en sommes pas encore là… En revanche, la succession chez Hermès pourrait poser pratiquement les mêmes questions que chez Chanel d’ici quelques années, et même, le choix pourrait être presque plus compliqué dans la mesure où le style de Jean-Claude Ellena, qui s’accordait tout à fait à la maison Hermès à son arrivée, a fini par le façonner à tel point que le style Hermès aujourd’hui, c’est le style Ellena. Des paris à lancer ?

Félicitons en tout cas la maison Chanel et Olivier Polge pour cette nouvelle étape de leur histoire olfactive, qui nous réservera, nous l’espérons, de belles surprises !

10 commentaires

  1. Rhoooo mais c’est évident : Patachou chez Hermès et moi chez Chanel ! 😉

    ~

    Je suis moi aussi hyper content de voir Olivier chez Chanel. Comme tu le dis, c’était naturel. J’espère qu’il y aura chez Chanel un grand masculin Polge fils, lui qui les réussit si bien. C’est vraiment une très bonne nouvelle pour la marque aux deux C (heula la périphrase de journaliste du Monde ^^)

    Chez Hermès ce sera plus dur, même si tu sais qu’on a nos petites supputations 😉

    J.

  2. @jicky : toi chez Chanel. Bien joué. Je like 😉

    Le truc le plus révolutionnaire, ce serait que dans douze ans, Mathilde Laurent soit chez Chanel, Thierry Wasser chez L’artisan parfumeur, Duchaufour et Olivier Polge chez Guerlain, et Olivia Giacobetti chez Dior.

    Ca fait “partouze des parfumeurs”, mais finalement quoi de plus stimulant que d’imaginer un Dior façon Giacobetti?
    Tacitement, c’est pas un peu ennuyeux cette règle du “une maison, un créateur”.

    1. Moi je ne trouve pas ça tant ennuyeux que cela l’idée : 1 parfumeur – 1 maison. Cela a du sens pour ces grandes maisons qui ne peuvent pas se passer d’avoir une ressource-clé comme celle-là en interne. Le parfumeur maison est garant de l’identité de la marque, et de son patrimoine, et on voit bien que cela a son importance pour des maisons comme Chanel ou Hermès. Dior l’a compris, et c’est bien pour cette raison qu’ils font pareil. Il est beaucoup plus compliqué de conserver une unité lorsque tu fais appel à un fournisseur chaque fois que tu veut développer un nouveau parfum. A moins d’avoir un directeur artistique de caractère et très conscient de l’univers de sa maison (et je pense ici à Sylvaine Delacourte, qui a entre guillemets fait “l’intérim” entre Jean-Paul Guerlain et Thierry Wasser), tu te perds facilement et le résultat manque d’unité. Aujourd’hui, on n’imaginerait même plus Chanel faire appel à droite à gauche pour réaliser ses parfums : l’unité de l’univers Chanel est indéniable et cela fait partie de la beauté de ses produits.

  3. Si comme partout ailleurs, tout changement majeur fait “couler beaucoup d’encre”, il est cependant plutôt rassurant de constater que les cycles sont beaucoup plus longs dans la parfumerie que dans la mode…

    On parle en effet d’un “mercato” de la mode: il suffit d’étudier les carrières de Slimane, Pilati, Tom Ford et plus récemment Alexander Wang, Marc Jacobs, Ghesquière, Emma Hill, Jason Wu et le duo Arnaud Maillard/Alvaro Castejón.

    Espérons que les belles maisons de parfums poursuivront cette stratégie, au lieu de nommer des parfumeurs lisses et interchangeables ou de faire appel à des sociétés de créations qui, le plus souvent, ont bien d’autres soucis que celui de pérenniser un savoir-faire unique…

    Mais ne nous soucions guère de ce genre de “détails”: puisqu’on nous martèle que La Vie est Belle…

    1. Bonjour Maxime,

      Tu as raison, les cycles en parfumerie sont plus longs, et ce, pour plusieurs raisons. L’intérêt porté à l’idée du parfumeur-maison est récente, quoiqu’elle ait plutôt fait un aller-retour avec changement de destination. A l’origine, beaucoup de maisons avaient leurs parfumeurs dédiés, certaines sont tombées un peu dans l’oubli avant de revenir sur le devant de la scène… A la faveur de l’intérêt porté à la profession et à l’univers des parfums, plusieurs marques se sont rendues compte que le fait d’avoir un parfumeur tout le temps sous la main, cela apportait beaucoup de cohérence à l’ensemble, et aussi du prestige. Pour les maisons qui en ont les moyens aujourd’hui, il me semble que c’est indispensable !
      L’autre raison, c’est qu’en parfum, le parfumeur travaille toujours en regardant ce qui s’est fait par le passé, et il faut bien avouer que le rythme de sortie des parfums n’égale pas le rythme des collections de couture et le nombre de pièces par collection ! (on espère en tout cas, oui, que la parfumerie aura la bonne idée de conserver un rythme de sorties plus raisonnable, voire qu’elle le diminuera un peu !) Garder une cohérence en parfum, cela prend du temps, avoir la bonne inspiration, trouver le bon équilibre… Je connais mal la couture et je ne me sens pas capable de faire les bons rapprochements, même si j’imagine que le travail de création doit avoir quelque chose de similaire sur plusieurs plans. Mais tu parlais de savoir-faire, et je pense que mine de rien, il faut du temps, beaucoup de temps pour l’intégrer lorsque tu arrives quelque part, avant d’être toi-même capable de le transmettre…

  4. je suis pas forcément de votre avis,le père qui passe le relais a sont fils,cela fais royauté un peut. j ai hâte de voir se qu olivier polge va crée pour chanel et on pourra jugé, les 2 derniers parfums sortie chez chanel bleu et coco noir ne sont pas des parfums a gardé je les classerais comme flankers .

    1. Bonjour Nelson,

      Oui, il est certain que passer le relais à son fils peut sonner assez traditionnel. Mais ce n’est pas nécessairement une erreur lorsque celui qui prend la succession est un parfumeur de talent : c’est bien le cas d’Olivier Polge il me semble qui a largement prouvé sa valeur et son talent créatif grâce à de nombreux succès (au sens artistique du terme).

      Par ailleurs, nous pouvons d’ores et déjà sentir Misia, la première création d’Olivier Polge pour les Exclusifs de Chanel qui propose une excellente et parfaite maîtrise de l’accord “rouge à lèvres”, avec une très belle qualité de matière.

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