Labdanumania / Amber Absolute (Sahara Noir) – Tom Ford

Amber Absolute - Tom Ford
Amber Absolute – Tom Ford

La labdanumania se poursuit aujourd’hui avec notre ami Tom Ford, que l’on ne peut s’empêcher d’aimer, même si concrètement, il se moque un peu de nous parfois… Comme vous l’aurez compris si vous avez suivi le billet précédent, Ambre Sultan fut à mon sens, et ce jusqu’en 2007, la composition illustrant et utilisant avec le plus de justesse et de richesse la résine de labdanum. Monsieur Ford, qui n’en était pas à son premier essai dans le développement de parfum, est alors arrivé en lançant sa marque à l’univers glamour, rétro et ténébreux. La Private Blend de Tom Ford est devenue un espace d’expression et de jeu pour son créateur, plaçant et développant dans ses parfums, ses accords fétiches. Parmi cette collection confidentielle qui exerçait sur moi sur moi une force globalement aussi puissante que celle du Soleil sur la Terre, se trouvait un parfum qui allait remporter en un instant tous les suffrages de mon bulbe olfactif : Amber Absolute.

Touchant en plein dans le mille de mes préférences olfactives, cet ambré aux allures sauvages est apparu rapidement comme un très sérieux concurrent du Serge Lutens.

“Il y a longtemps, très longtemps, on raconte que dans le désert de Baume s’est tenue, par une journée de chaleur accablante, la Bataille des Ambres. Les armées des deux plus puissants souverains de l’empire se sont affrontées pour départager leur autorité sur le désert de Baume qui, on le savait bien, regorgeait des plus belles matières à parfum de la région. 

La bataille prit place au petit jour et continua des heures durant, soulevant des montagnes de poussière, dont les nuages étaient visibles à plusieurs kilomètres de là, du haut des dunes du désert. Elle fut intense, rude et cruelle, et fit de nombreux morts et blessés de part et d’autre. À l’heure où le soleil commençait à baisser, il restait bien peu de combattants ayant la force de rester debout. Ceux-là même n’ayant plus la force de soulever leurs épées regardaient, incrédules et ébahis, leurs rois. Entrechoquant leurs armes, ils continuaient de se battre dans la lumière orange du crépuscule, souffrant de leurs blessures et du poids de leurs armures. 

Alors que le dernier rayon de soleil disparaissait, Ambre Sultan mit un genou à terre, exténué. “C’est fini”, dit-il. “Le royaume des Ténèbres va s’emparer de moi. Tu es le vainqueur.” Mais c’est alors qu’Amber Absolute en décida autrement. Il répondit : “Non, viens avec moi, découvre mon royaume et unissons nos forces pour qu’à jamais le désert de Baume soit préservé des assaillants.” Dans un ultime effort, il souleva celui qui était son adversaire l’instant précédent et passa son bras sous ses épaules, puis le mena sur son cheval où ils filèrent jusqu’à sa cité fortifiée.

Dans la ville, on allumait déjà les torches et on chargeait les brûle-encens qui cracheraient leurs fumées envoûtantes et minérales aux quatre coins de la ville, toute la nuit. Les deux combattants pénétrèrent dans la demeure impériale, abandonnèrent leurs habits de guerriers et se dirigèrent vers les bains du palais. Accompagnés par des esclaves drapés de tissu rouge comme le vin, ils trempèrent enfin leurs corps meurtris dans un bain couleur de miel, dont les vapeurs chaudes exhalaient un puissant parfum de ciste et de romarin. Les servantes aux yeux de biches et à la peau dorée lavèrent leurs

Aït Ben Haddou - Maroc
Aït Ben Haddou – Maroc

blessures, débarrassèrent leurs corps de la poussière et de la crasse, peignèrent leurs cheveux, avant d’enduire leur peau d’une huile douce et parfumée. Ils se vêtirent ensuite de robes et de sarouels en soie épaisse, dont le tissu brillant et doux laissait échapper des notes de santal et de patchouli. Retrouvant leurs forces et leur vigueur, ils burent du vin de persil et mangèrent des dattes gonflées de sirop à la cannelle. Danseuses, danseurs et musiciens étaient venus les rejoindre pour festoyer toute la nuit durant. 

Au petit matin, dans la fraîcheur blanche de l’aube, on raconte que les nouveaux amis qu’ils étaient devenus échangèrent, avant de se quitter, deux flacons : “Le parfum de leurs âmes”. Pour que chacun n’oublie jamais la richesse de l’autre et se rappelle éternellement le pacte qu’ils avaient échangé entre eux. L’un des flacons était noir avec une allure majestueuse et des formes anguleuses. L’autre était cristallin, finement ouvragé, déployant des formes souples et voluptueuses comme les courbes d’un corps généreux.”

Amber Absolute est à l’image de son nom : plus dense et plus brutal que les autres (Ambre Sultan en l’occurrence), il impose une ligne plus marquée à son évolution et déploie, d’entrée de jeu, la grosse artillerie. À ma connaissance, aucun parfum n’exploite à ce point la note puissante, brûlante et sombre du labdanum. C’est donc en ce sens que ce parfum est le meilleur labdanum du marché en parfumerie. Pour ceux qui veulent, de temps en temps, s’approcher au plus près de l’âme tortueuse de cette matière, de sa lumière chaude et insondable, ce parfum de Tom Ford développe à merveille toutes les facettes de la matière : sa tête percutante et camphrée est faite de ciste, puis son cœur évolue sur un encens minéral et grésillant qui s’accompagne d’un labdanum sombre, fumé et cuiré et de sa petite note bien particulière de confiture de fraise un peu brûlée. Le fond s’arrondit doucement, avec la vanille et le benjoin, mais reste tout de même un peu plus raide que le fond d’autres ambrés, par la présence des notes boisées et de l’encens. J’y trouve aussi une pointe d’animalité délicieuse, proche du castoréum qui lie merveilleusement l’ensemble et se fond totalement à la note labdanum. La tenue est, sans surprise, excellente et la sensation relativement sèche, ce qui le rend portable assez facilement par temps chaud. J’ai surtout apprécié avec cet opus, le fait que l’on s’éloigne de “l’ambre” traditionnel et que l’on se rapproche au plus près du cœur de cette sensation, c’est à dire, le labdanum. La formule en est, en conséquence, probablement simplifiée, mais cela a eu pour effet de m’emmener beaucoup plus loin que d’autres parfums plus complexes…

Si vous avez un peu suivi l’actualité parfum, vous aurez appris qu’Amber Absolute était annoncé comme discontinué de la Private Blend. Cependant, il est toujours affiché sur le site internet de Tom Ford, je garde donc l’espoir de le voir, peut-être revenir, bien qu’il soit très mince aujourd’hui, depuis l’arrivée du dernier de la collection grand public : Sahara Noir. Lorsque je l’ai senti, je me suis dit : “Comment Tom ? Tu m’as trahie ?” Mais bien que les deux fragrances partagent un univers très proche, elles restent, finalement, assez différentes.

Sahara Noir garde une trame labdanum – encens très marquée comme Amber Absolute, mais propose des variations plus boisées, aux inflexions plus minérales et plus fumées. L’encens y est nettement plus présent que dans le premier et développe aussi une sensation plus camphrée.

Pour le moment, je tiens le choc avec un petit échantillon de 4 ml d’Amber Absolute, l’un des 4 parfums de la Private Blend que je rêvais de m’offrir. Mais les 180 euros demandés pour un flacon de 50 ml ont tendance à me faire déglutir assez bruyamment. Alors je me raisonne et je me soigne avec d’autres, peut-être pas autant labdanum, mais qui ne manquent pas non plus de charmes…

5 commentaires

  1. Je ne connaissais pas la différence entre le labdanum et la ciste. Merci!
    Donc même plante, récoltée différemment, extraction différente.
    Moi dont la langue fourche et qui dit parfois galbanum au lieu de labdanum en parlant des chypres (aïe). Et de mélisse au lieu de réglisse (ouille).

    Un ambre que j’aime bien c’est l’ambre 411 d’histoires de parfum. (Je n’en ai jamais eu qu’un decant, mais ça m’a bien plus).
    Rose, thym, benjoin… je suis plutôt féminin dans mes goût, alors que tu choisis des références plutôt couillues.

    L’ambre de parfums d’empire, je n’ai jamais pu dépasser l’odeur des bottes. Cuir? plastique? je ne juge pas, c’est juste que je n’aurais pas l’impression que le parfum “me complète”.
    Ambre sultan : je l’ai peu porté. J’adore la myrte, dommage qu’on lui colle l’image de lotion anti-poux.
    Amber absolute : pas senti.

    Difficile de rester dans le solinote.
    Quand tu parles de ciste, je pense à “Bal à Versailles” de Jean Desprèz (l’extrait est trèèès sympa).
    Patchouli. (Habanita?) (Shalimar extrait)
    Absolu foin. (Femme de Rochas d’époque, chergui)
    Ambregris. (Chaldée) (l’extrait de femme de Rochas) ou comme son odeur de crottin ôte à l’accord ambre sa lourdeur opaque, pour lui donner une profondeur infinie.

    Donc c’est intéressant de voire ta recherche du parfum qui restent le plus fidèle à l’ingrédient d’origine.

    ==================

    Est-ce que l’histoire crypto-homoérotique des deux guerrier signifie que tu mets parfois à la fois “amber absolute” et “ambre sultan” sur toi?

    1. Bonjour Julien !
      L’Ambre 114 d’Histoire de Parfums est très sympathique en effet, mais c’est exactement le genre “d’ambre” qui manque de corps pour moi (en considérant ma recherche de la note labdanum). Il est en effet trop doux, trop rond et trop vanillé. Cela dit, je l’apprécie aussi beaucoup lorsque je cherche quelque chose d’enveloppant et de moelleux, et que je ne suis pas trop exigeante 😉

      Pour répondre à ta dernière question, non, je n’ai jamais mélangé les 2 guerriers, ça ferait peut-être un peu trop champ de bataille sur ma peau ! Mais je tenterai juste pour la science 🙂

  2. Bonjour Juliette et bravo/merci pour cet article

    Connaissez-vous la marque Eutopie? J’ai beaucoup aimé leur “n°3”. Encens, oud et labdanum je pense.

    Après discussion sur le forum d’Auparfum, on m’a dit que Sahara Noir était à peu la même chose, mais en mieux!
    Je n’ai pas accès ici à Nice à Sahara Noir qui est sorti en Mai, et j’aimerais vraiment le comparer à ce Eutopie n°3.

  3. Bonjour Juliette !

    Merci beaucoup pour cette belle chronique. C’est inspiré et ça donne envie. Sauriez vous où trouver (sur internet ou à Paris) des échantillons de Tom Ford Private Blend ? Je n’arrive pas à en trouver, et je préfère ce moyen aux essais en parfumerie pour me décider…

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