Labdanumania / Ambre Sultan – Serge Lutens

Ambre Sultan - Serge Lutens
Ambre Sultan – Serge Lutens

Difficile de parler d’ambre, et qui plus est, de parler de labdanum sans aborder le cas d’Ambre Sultan. Ce parfum de Serge Lutens, créé en 1993 pour les Salons du Palais Royal, fut intégré en 2000 à la sélection de sa gamme destinée à être distribuée en parfumerie grand public. Faisant partie des piliers de la marque, il est aussi, à juste titre, une référence absolue s’agissant des parfums ambrés – labdanum.

Bien sûr, d’autres parfums ambrés ont vu le jour avant celui-ci, tel l’Ambre Antique de François Coty, qui a probablement fondé l’archétype du genre en 1905, grâce à l’utilisation, ô surprise, de la base Ambre 83 dont nous avons parlé dans le billet précédent. Mais là où ses prédécesseurs travaillaient la note ambrée dans un cadre doux, poudré, vanillée et parfois agrémentée de notes épicées et fleuries, Ambre Sultan innove par la franchise de sa note labdanum, tout en répondant aux codes classiques du parfum ambré : rondeur et vanille sont au rendez-vous, mais en touche. Il se distingue donc de la sensation un peu lymphatique que peuvent avoir certains ambres, qui semblent développer avec une certaine mollesse fainéante, leurs notes chaudes et un peu lourdes. Au contraire, ici, la sophistication et la complexité de la  structure du parfum se déploie grâce à la beauté des matières premières, la maîtrise de leur puissance, l’audace de leur dosage, la confrontation de leurs effets. Cette manière de procéder semble d’ailleurs assez typique de la parfumerie confidentielle, surtout chez Lutens, recherchant des accords plus percutants et plus entiers que ceux du grand public.

On ressent dans ce parfum, une volonté de dévoilement : avec moins d’enrobage, moins de tenues alambiquées, Ambre Sultan en devient un labdanum ondulant du bassin, paré de voiles et de bijoux, dont les yeux ont été soulignés de khôl et la peau satinée d’une douce huile parfumée.

Sans être une innovation fondamentale, ce parfum a pourtant marqué une rupture dans l’évolution du genre ambré (à l’image de Féminité du Bois pour les boisés), en proposant une interprétation plus directe de la matière, lui donnant le loisir de d’exprimer son caractère de façon plus nette. Il est donc naturellement devenu une sorte de jalon, à la mesure duquel tous les autres ont depuis été contraints de se mesurer.

Ambre Sultan est donc un labdanum, oui. Plus que les autres à son époque, oui aussi. Mais pas que. Bien que la résine puisse être un parfum à elle toute seule, son aspect brutal et puissant ne s’enfile pas forcément comme un gant sur la peau, si elle n’a pas été un minimum façonnée pour son utilisateur. Pour cela, Serge Lutens a demandé à Christopher Sheldrake de faire vivre l’âme méditerranéenne et chaleureuse du labdanum : exacerbant les facettes aromatiques et balsamiques de celui-ci grâce à l’origan, la myrte, le laurier, il en devient à la fois

Origan
Origan

étrangement frais et brûlant. Cette sensation aromatique se poursuit sur la longueur de l’évolution, dans laquelle je sens l’origan un peu au dessus des autres, très bon emblème de l’impression “garrigue”. Sur le cœur et le fond, cet ambre se boise avec le patchouli et se poudre d’un voile vanillé avec le benjoin et la vanilline. Sa douceur un peu sèche, sensuelle et lascive égrène alors ses notes en forme de braises, et continue de rougeoyer jusqu’au petit matin, alors qu’on la retrouve au creux du bras.

Ambre Sultan a, sans surprise, été l’un des pionniers à conquérir les étagères de ma chambre. Il fait partie de mon identité olfactive et malgré son caractère fort et sa diffusion royale, je le trouve aujourd’hui aussi facile à porter qu’un t-shirt blanc, souple et confortable, lui donnant alors un potentiel séducteur insoupçonné.

Il est longtemps resté le meilleur labdanum du marché à mon sens. Mais il a été détrôné, il y a quelques années par un ambre créé pour un audacieux personnage de la parfumerie, jusqu’au-boutiste dans ses choix olfactifs (et aussi dans ses prix)…

Aurez-vous découvert de quel parfum il s’agit avant demain ?

13 commentaires

    1. Bonjour Hélène,

      Musc Ravageur est en effet un parfum sensuel dont la note ambrée est travaillée, mais à mon sens, le parfum a un aspect trop poudré et épicé pour se rapprocher de l’image “idéale” que je me fais d’un ambre. Il développe plus un ensemble oriental pour moi, de plus, la note musquée et boisée l’éloigne de la profondeur un peu “collante” des ambrés.

  1. détrôné?! c’est vite dit…il y a eu des ambres intéressants depuis mais pas comparable. Qualitativement seul l’Ambre Précieux sorti AVANT l’ambre sultant chez le MPG peu éventuellement concourir. Parmis les sorties récentes il y a eu un clône: Diamant Noir chez Domar et puis des ambres de qualité comme Ambre Russe, celui de Mona D.O. , et le Musc Ravageur.

    1. Bonsoir Frédéric!
      Votre intervention est intéressante. Vous citez Ambre Précieux, Ambre de Mona et le Musc Ravageur (je parlerai d’Ambre Russe demain dans le prochain billet, donc je ne m’étends pas dessus ce soir…) comme concurrents à Ambre Sultan. A mon sens, la qualité d’un ambre se mesure à ce que l’on recherche dedans. Pour ma part, j’ai la ferme conviction, comme je l’expliquais dans le billet d’introduction à la série, que la sensation ambrée est surtout due au labdanum. C’est lui qui donne la profondeur et la lumière chaude et dorée à la composition. Sa puissance olfactive a été domptée par l’utilisation de baumes, d’aromates et de vanille pour l’adoucir et l’arrondir, comme si on voulait le polir. Si l’on recherche l’aspect poli d’un ambre, en effet, on peut se diriger vers l’Ambre Précieux par exemple. Mais pour moi, c’est une manière de travailler cette note et cet univers de façon très classique. C’est pour cela que j’ai aimé et que j’aime toujours Ambre Sultan : il est sorti de ce classicisme et s’est finalement rapproché plus près de l’âme de la note ambrée, en poussant le labdanum. Et à mon sens, le seul qu’il l’ai fait mieux que lui, c’est l’Amber Absolute de Tom Ford.

  2. Bonjour,
    je découvre votre “dossier labdanum” avec grand intérêt. J’aime énormément l’absolu de labdanum, tellement qu’il pourrait presque, pour moi, se suffire à lui-même… mais je n’ai pas ‘accroché’ à Ambre Sultan. Oui, c’est triste. C’est seulement lorsque je n’en sens plus que le fond, que ce parfum me devient amical. Toutes les notes supérieures m’apparaitraient presque comme des obstacles (je force un peu le trait bien sûr). Vous me donnez envie de découvrir la version de Tom Ford (et aussi de redonner une chance à l’Ambre Sultan).
    Cordialement.

    1. Bonjour Parenthèse-barbare,

      Je comprends tout à fait ce que vous voulez dire lorsque vous parler des obstacles qui vous empêche d’accéder à la partie du parfum que vous aimez. Cela m’arrive souvent ! Si vous aimez le labdanum, dans une version un peu plus proche de la matière elle-même, je pense en effet qu’Amber Absolute pourrait beaucoup vous plaire. Mais ainsi que je le disais dans le billet en question, il semblerai que cette référence de la Private Blend de Tom Ford soit discontinuée…

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