Labdanumania / Introduction

Cistus ladaniferus
Cistus ladaniferus

Ciste. Labdanum. Ciste labdanum. Ciste ladanifère. Cistus ladaniferus.

Une des choses que j’aime le plus avec cette matière, ce sont ses noms. J’aime la sonorité des syllabes qui forment ces noms et le goût un peu spécial qu’elles ont en bouche… “Ciste” fouette et siffle comme une lanière de cuir qui vient gifler la chair souple de la joue. “Ladaniferus” sonne un peu comme Lucifer (qu’il contient presque!) et brûle la langue de son parfum féroce et ardent. “Labdanum” est rond et suave comme une gorgée d’hydromel, dont le “m” s’éternise sur le bout des lèvres comme un baiser…

Sur le plan technique, cistus ladaniferus désigne le nom botanique de la plante en latin, le terme français ciste ladanifère lui fait miroir. Là où cela se complique, en parfumerie, c’est que les termes ciste et labdanum ne renvoient pas exactement à la même chose.

Le ciste ladanifère est un petit arbrisseau typique des régions du pourtour méditerranéen qui, pour se défendre contre la chaleur, produit une gomme visqueuse et très odorante qui recouvre ses feuilles et ses rameaux. D’ailleurs, dans les temps anciens, les bergers récoltaient cette résine en peignant la laine des chèvres ou des moutons qui s’en chargeait au cours de leurs déplacements. Aujourd’hui, on obtient la gomme en faisant bouillir les branchages dans de l’eau chaude et de la soude. Les produits résultant de cette transformation et issus de la gomme utiliseront le terme de “labdanum” dans leurs appellations : Absolue Labdanum ou Résinoïde Labdanum, par exemple. En parallèle, les produits obtenus à partir des feuilles et des rameaux par distillation à la vapeur d’eau ou extraction au solvant volatil utiliseront le terme de “ciste” : Essence de Ciste ou Absolue de Ciste.

Si l’on prend la peine de faire la distinction entre les produits issus de la gomme/résine et ceux issus des feuilles/branchage, c’est évidemment parce qu’il y a de nettes nuances olfactives entre les deux. L’essence de ciste a une empreinte très aromatique, camphrée et est particulièrement percutante en tête dans une composition. Son évolution rappellera ensuite le caractère de la résine, avec un aspect balsamique, caramélisé, boisé, mais dans une teinte qui restera montante et plutôt “fraîche”, en comparaison. Le résinoïde labdanum présente à côté, une épaisseur olfactive quasi-inégalable : c’est extrêmement profond, sombre et chaud. Il se caractérise par une puissance olfactive déroutante, qui ne fait pas pâle figure face aux matières premières animales, aspect dont il n’est d’ailleurs pas exempt et auquel on peut rajouter des impressions de cuiré, d’ambré, de brûlé, mais aussi de boisé, d’encens, de confituré, de vanillé et de salé.

Depuis 3 000 ans, la plante est connue pour ses propriétés médicinales (stimulant, cicatrisant), et fut très tôt utilisée par les hommes pour la confection d’encens ou d’autres produits parfumés. En parfumerie moderne, le labdanum (la résine) est devenue une note de fond permettant de faire tenir les parfums, de créer des accords fumés ou cuirés lorsqu’il est associé à du styrax, de l’écorce de bouleau ou de l’isobutyl quinoléine (une note cuir un peu verte – caoutchouc). De plus, et surtout, cette résine est devenue la note de base essentielle des célèbres accords orientaux-ambrés auxquels elle apporte de la profondeur, de la rondeur, de l’épaisseur et de la texture (le labdanum est aussi un élément primordial de l’accord chypré, qui, assemblé à la mousse de chêne puis à la rose et au jasmin constitue la structure de base de cet accord un peu salé, animal et mystérieux).

L’accord ambré basique est une association de vanille et de labdanum, comme le rappelle très bien Jean-Claude Ellena dans son Journal d’un Parfumeur. Par extension, cet accord a pris le nom d’ambre dans les pyramides olfactives et est ainsi devenu l’un des termes et des sujets les plus confus du langage du parfum. “L’ambre” (l’accord), odorant, qui nous intéresse ici n’existe pas sous forme naturelle comme c’est le cas pour l’ambre gris (concrétion intestinale du cachalot, utilisé en parfumerie, à l’odeur salée, animale, chaude et un peu marine) et l’ambre fossilisé (résine végétale sécrétée par les conifères, utilisée pour fabriquer des bijoux ou des petits objets ornementaux, qui ne sent rien). Ce dernier est d’ailleurs utilisé à tort en représentation visuelle de l’accord par un nombre incalculable de marques et de sites internet, ce qui, pour beaucoup de connaisseurs, a l’avantage d’être particulièrement énervant. L’ambre rond, vanillé, baumé et sensuel de nos parfums est donc toujours le résultat d’une association de matières, d’une transformation, et s’il peut exister une représentation physique, on peut citer l’exemple de l’ambre 83 de De Laire (aujourd’hui Symrise). À l’état pur (avant dilution), elle prend la forme de petits blocs marron doré et est une agglomération de résines (benjoin, labdanum), de baumes (baume du Pérou et baume Tolu), d’essences (ciste…) et de molécules en poudre (vanilline). Cette base ancienne de la parfumerie fut utilisée dans de nombreux et célèbres parfums chez Guerlain, Coty ou encore Caron par exemple, et l’est toujours aujourd’hui. C’est cette spécialité de la parfumerie qui est devenue une référence olfactive commune incontestable pour le grand public. Pour beaucoup, lorsque l’on parle de l’odeur de l’ambre, une image plus ou moins proche de l’odeur de l’Ambre 83 se forme dans l’esprit (en fonction du vécu personnel bien sûr).

Ma sensibilité personnelle me fait dire que c’est le labdanum qui reste l’élément central de la “sensation ambrée” plus que la vanille ou le benjoin, même si d’aucuns diront que sans la vanille, d’ambre il n’y a point. C’est l’idée que j’ai souhaité développer dans cette série : le labdanum est mis à l’honneur, même si nous aurons bien sûr l’occasion de reparler de l’accord ambré. Allié de la séduction, sublimant la peau et la chair, le labdanum prend vie en été dans les chaleurs torrides du pourtour méditerranéen. Ainsi, cette série vous donnera l’occasion de tester ou re-tester des parfums qui, contrairement à ce que l’on pense souvent, révèlent leurs qualités et leur beauté aussi (voire plus) par temps chaud, là où la peau les fait fondre comme de la cire et qu’ils l’enduisent d’un film voluptueux et irrésistible.

La sélection qui va suivre la semaine prochaine vous permettra, je l’espère, d’approfondir votre perception de cette résine magique, élément essentiel d’une des familles olfactives les plus plébiscitées par les Français : la famille des ambrés – orientaux. Ancré dans notre imaginaire collectif, le labdanum est une matière ancestrale de la parfumerie qui est pour moi d’une vérité troublante, tant elle fait appel à une spiritualité fondamentale autant qu’à une animalité vivante et vibrante.

N’hésitez pas, à votre tour, à nous faire part de votre rapport avec le labdanum et à nous parler de vos ambrés favoris !

On se retrouve lundi pour le premier parfum de la sélection !

 

4 commentaires

  1. GNIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII le labdanuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuum !!!!
    🙂
    Je suis pressé de lire les chroniques sur les parfums associés. Je pense déjà à Ambre Sultan que j’adore en été lorsqu’il se fond sur la peau, crépite, grésille et se consume. Je pense aussi à Wazamba, Sahara Noir et Shalimar !
    Pour en revenir sur les notes de l’absolu : je suis tout à fait d’accord avec la note confiturée, que je vois, perso, comme des poires et des pommes compotées qui auraient accrochées par la peau au fond de la casserole : l’acidité de la peau contrastant avec le caramélisé/brûlé un peu amer. J’ai tout à fait cette vision là dans le nez, mais aussi en buche, puisque c’est également une affaire de goût !
    D’ailleurs, si je me souviens bien du styrax senti chez Méchant Loup, celui-ci développe un peu la même odeur et son finalement assez proches. Tout comme l’une des matières sentie chez l’Artisan Parfumeur lors du lancement de Caligna : les aiguille de pin pyrogénées, si je me souviens bien. Un délice. T’en souviens-tu ?
    Pour moi, ces trois matières sont effectivement animales en un certain sens, comme tu le soulignes très justement pour le labdanum, et c’est plus particulièrement le castoreum qu’elles m’évoquent. Notes cuirées obligent !

    En tous cas, vivement la suite, concernant cette matière première que j’aime tant et qui est un basique.

    (Et petite pensée pour Jicky ! 🙂 Si tu li ceci, tu sais, c’est pas grave, on t’aime quand même !)

    1. Hello Musque-moi,
      Connaissant ton amour pour le labdanum, j’espère être à la hauteur de tes espérances ! 🙂
      Concernant la confiture, c’est amusant car de mon bord, c’est vraiment la confiture de fraises qui attache dans le fond de la casserole que je sens ! Mais la sensation caramel est donc bien partagée 😉
      Je me souviens bien du styrax oui, mais je dois avouer que je trouve la matière en question un peu plus sourde et boisée que le labdanum, même si je vois bien le lien que tu établis ! Concernant la note animale, il me semble qu’elle varie selon la concentration de la matière. A même les feuilles de labdanum, moi j’ai vraiment l’odeur du repli de peau après une longue journée de marche par temps chaud, sur des sentiers poussiéreux… Une odeur de peau un peu tannée par le soleil donc, salée, chaude et qui a transpiré… Tandis que dans l’absolu, on est sur une sensation plus sombre, plus sale en effet, qui évoque le cuir en tant que tel…

      Petite pensée pour Jicky aussi, qui je n’en doute pas, finira par se rendre à l’évidence ultime ! Le labdanum, c’est dieu !

      1. Pffffff…

        j’aime bien le début de l’article, avec les remarques sur les noms.
        Après, j’ai envie de dire que le Bien, il se trouve du côté Iris de la force. Aux lecteurs : ne suivez pas ces forcenés de labdanumaniaques !!!!

        Mais bon, ça sent. Donc vive l’odorat quand même !

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