Serge Lutens : Une Voix Noire ~ Un flacon à gagner (fermé)

Lisez cet article en musique ! Pour accompagner la lecture de ce billet, j’ai effectué une petite sélection de morceaux de Billie Holiday que j’affectionne tout particulièrement.

Il est des parfums que vous ne savez pas ne pas aimer. Des oeuvres qui racontent si bien l’histoire qui les a inspirées que vous en êtes rendus à vous plier à la vision et à l’effet produit par la création. C’est un petit peu ce qu’il s’est passé pour moi avec Une Voix Noire, de

Billie Holiday - 1940

Serge Lutens. L’histoire remonte à quelques années maintenant (si peu en fait), lorsque j’ai découvert la musique de Billie Holiday. Ne connaissant rien du jazz, je fus initiée, totalement par hasard aux détours de mes périgrinations sur les sites de partage de musique, à la voix et à l’univers musical de cette chanteuse au timbre voilé, sensuel, intriguant.

Une chanson, puis deux, puis trois… J’ai finalement téléchargé une anthologie complète, fascinée je l’étais, car aucun morceau ne m’était désagréable. Si certains emportent aujourd’hui mon assentiment de manière plus nette, aucun ne m’aura jamais vraiment ennuyé. Cette musique à l’odeur de velours, à la chaleur du whiskey et au goût de tabac me plaît dans tout ce qu’elle me transmet d’une époque que je n’ai jamais connue. Et je me prends à m’imaginer en une diva gantée de satin (une splendide actrice probablement, oui rien que ça), lorsque je laisse tourner dans mes oreilles le son des trompettes, des saxophones, du piano et de la voix de la belle Billie. Avec le temps, j’en ai découvert plus sur sa vie, sur ce qui l’a rendue différente des autres grandes voix du jazz, sur ses douleurs qu’elle n’aura finalement pas su surmonter et pas su vaincre, et sur ses beaux gardénias…

Le gardénia est ma fleur blanche préférée. Son parfum est pour moi un véritable enchantement, plus que celui de toutes les autres, car plus mystérieux. A la fois sombre, terreuse, verte et puissante, elle évoque la tubéreuse, mais aussi crémeuse et solaire elle évoque le jasmin. Je dirais que sa particularité réside dans une note champignonneuse, froide et humide qui rend son parfum paradoxalement aussi lourd que délicat. A ce jour, il n’est encore pas possible d’extraire le principe odorant du gardénia par les procédés traditionnels connus de l’industrie (mais peut-être des extractions au CO² ont-elles été tentées ?). Et à la différence d’autres fleurs “muettes” que sont le lilas, le muguet ou encore le lys, le gardénia reste une fleur très peu illustrée en parfumerie en tant que soliflore, bien que plusieurs marques aient tenté de lui rendre hommage : Chanel, Tom Ford, mais aussi Annick Goutal (qui s’est le plus approché pour moi de la note en un soliflore plutôt réussi avec Un Matin d’Orage). Autant vous dire que je suis très attentive, et très en attente de toute sortie / nouveauté qui revendiquerait la présence (marquée) du gardénia dans sa construction. A mon goût, la représentation la plus parfaite du gardénia en parfumerie reste le travail réalisé par Dominique Ropion pour la bougie Gardénia de Nuit chez Frédéric Malle, et ce, après comparaison attentive de la bougie avec un plan de gardénia en fleurs.

C’est ainsi avec grande impatience que j’attendais la sortie d’Une Voix Noire, qui devait pour moi, réunir deux idoles. J’aurais aimé un soliflore, je le confesse, mais le parfum aurait alors été bien incomplet dans son discours. En effet, comment résumer une artiste à un petit détail de sa vie, fut-il caractéristique ? En lieu et place, Monsieur Lutens, avec l’aide de Christopher Sheldrake, nous a retransmis une vision de la femme (Billie Holiday), de sa musique, de son époque et des lieux qu’elle fréquentait. La cohérence et l’aboutissement de ce parfum sont indéniables. Je n’avais pas, depuis plusieurs années maintenant, eu la sensation aussi nette d’un parfum réfléchi, maturé et fignolé chez Lutens. C’est aussi la première fois, il me semble, qu’une personnalité célèbre aura autant inspiré la création d’un parfum de la marque, et j’aurais tendance à prendre cela pour un gage de qualité, compte tenu de l’exercice difficile que cela peut représenter.

Une Voix Noire est bien un Lutens, les marqueurs traditionnels de la maison, fruits confits et prunol, en attestent. Mais passés ces premiers

Une Voix Noire - Serge Lutens

signes familiers, le parfum nous transporte dans une atmosphère lourde, saturée d’odeurs, où les notes de tabac miellé s’entrelacent en volutes grises avec celles, chaudes et montantes d’un verre d’alcool ambré. La tête du parfum est frappante par sa lourdeur assumée. J’ai la sensation d’entrer dans un club enfumé, chargé des odeurs de tabac et de boisson, me faufilant à travers les tables à pas feutrés pour enfin prendre place, avec une bonne vue vers l’estrade. A la différence de certaines peaux, la mienne semble vouloir retarder l’entrée en scène de la diva. Je dois patienter un petit temps, accompagnée par une forte et minérale odeur d’encens, soutenue par du labdanum et du tabac.

Après 20 minutes, ma patience mise à l’épreuve est récompensée : sous les applaudissements des spectateurs, celle que tout le monde attend entre en scène, vêtue de notes salées à l’effet satiné. La fleur de gardénia disperse son aura légèrement piquante et suave. Ce coeur floral de tubéreuse, de jasmin et de notes salycilées surgit un court instant dans la lumière, dans un effet presque éblouissant. Mais le temps que les applaudissement se taisent, l’accord fleuri mue presque immédiatement vers un état crémeux, opulent, très charnel, mais aussi bonbon qui n’est pas sans rappeler Fracas de Piguet (sorti en 1948). Cette figuration perdure un petit temps sur ma peau, mais celle-ci s’épuise, au fur et à mesure que les notes s’égrennent, conduisant vers une sensation de tubéreuse qui se fane, au milieu de la chaleur, de la transpiration et des notes de tabac et d’encens.

La fin du concert ressemblera à un champ de bataille, où les acteurs principaux : encens, tubéreuse/gardénia et salycilates, se retrouveront une dernière fois au petit matin, autour d’un verre et d’une cigarette, le tout dans une légère évocation de transpiration. A la fin de l’histoire, le sentiment qui domine dans Une Voix Noire est celui d’une fleur magnifique et terrible qui reste emprisonnée dans un brouillard de tabac, l’empêchant de s’évader mais lui donnant dans le même temps un caractère hors du commun. Une représentation assez parlante de ce qu’a pu être la vie de Billie Holiday sur différents plans (amoureux, financier, artistique). Bien qu’il puisse être difficile de s’accommoder à la richesse assez lourde de son aura, et qu’il varie énormément d’une peau à l’autre (rendant l’essai sur peau indispensable), Une Voix Noire est pour moi une réussite dans son discours, son évolution et son style olfactif, celui d’un fleuri opulent aux notes d’encens et de tabac.

Je n’aurais donc pas eu réellement le gardénia que je voulais, mais je n’ai aucun regret, car comme je l’ai dit en introduction, ce parfum a donné chair à une atmosphère et à une musique d’une manière saisissante de réalisme. J’attendrais donc pour le beau soliflore dont je rêve tant. Mais j’espère que Dominique Ropion aura su entendre mes supplications jeudi dernier lors de la soirée des 70 ans de la SFP, où, accompagnée de deux de mes confrères que vous connaissez bien ( et ), nous lui en avons touché un mot.

Et à présent, courez la chance de gagner un flacon !

A l’occasion de la sortie d’Une Voix Noire, Serge Lutens m’a proposé de faire gagner un flacon à mes lecteurs. Pour tenter votre chance, rien de plus simple : dans la liste de lecture que j’ai préparée pour ce billet, je vous demande de me donner le titre qui correspond le mieux pour vous à la description du parfum faite dans ce billet, et d’expliquer en quelques lignes pourquoi vous avez fait ce choix !

Le gagnant sera tiré au sort le 5 octobre, parmi ceux qui auront joué le jeu. Bonne chance à tous !

Note du 5 octobre : veuillez noter que le flacon a été remporté par Ouda ! Le concours est à présent fermé ! Merci à tous pour votre participation !

18 commentaires

  1. Très bel article, dans lequel tu décris parfaitement ce parfum chargé de souvenirs, d’émotions et d’honnêteté dans l’hommage qu’il rend à Billie Holliday, aux sons, aux couleurs et aux textures “velours” qui l’entouraient. Le gardénia est d’ailleurs très velouté. Une Voix Noire sur une peau noire, parfaite adéquation, et sur un homme, tabac, rhum et encens feront oublier la fleur. Bien sûr, je suis “hors concours”, mais je tenais à émettre un petit avis sur cette création qui me touche.

    1. Merci pour tes mots Thierry ! Sur moi aussi bizarrement, la fleur a du mal à s’exprimer, alors que sur certaines peaux, elle ressort presque dès l’application. Un parfum très évolutif donc, et chargé d’images et d’émotions c’est certain! 🙂

  2. Bonjour, je vous lis depuis peu et j’avoue que votre évocation de Une voix noire est peut-être la plus sensible et émouvante que j’aie lue à ce jour! On dirait que le “storytelling” de monsieur Lutens sur ce parfum particulier vous a beaucoup touchée (ce que je comprends, y étant très sensible moi-même). Et puis, pour une fois que l’adjectif “noir(e)” est utilisé à bon escient pour un parfum (= pas pour ajouter une aura de mystère factice à un jus banal), on a de quoi tirer son chapeau.
    Pour participer au concours (le tirage est bien le 5 octobre n’est-ce pas? il y a une petite erreur dans votre post ^_^ ), je choisirais “They can’t take that away from me”. Pour moi c’est une parfaite traduction en musique de ce qu’on peut imaginer d’amours malheureuses et la vie nocturne de Billie, ce désenchantement qui a imprégné si fort sa vie et son art, sa volonté d’indépendance et sa fragilité aussi.

    1. Bonjour Jack,

      Je suis d’accord avec vous en tout point !
      – Effectivement, j’ai été sensible à l’histoire racontée par Monsieur Lutens, et par son parfum, car je ressens une démarche très sincère que je ne peux que saluer
      – L’adjectif “noire” tombe à point nommé en effet, et se décharge de ses attributs ténébreux, ce qui nous fait des vacances vous avez raison !
      – Le tirage est bien le 5 octobre oui… 🙂 Cela m’apprendra à publier à 5h du matin…
      – Le choix de la musique me parle d’autant plus que ce morceau est, je crois, presque mon préféré (oui, j’ai du mal à choisir entre plusieurs).

      Merci pour votre commentaire et vos mots ! J’espère que vous saurez être touché encore par d’autres de mes billets !

  3. Bonjour,
    je vous lis sans oser commenter, il faudra ce concours et cette musique pour me faire sortir de ma réserve. Je n’ai pas eu l’occasion de faire connaissance avec ce parfum, je me base donc sur votre article pour essayer de trouver le morceau qui accompagnera au mieux Une voix Noire. J’imagine bien l’entrée dans un club enfumé, où il faut patienter plusieurs minutes avant l’entrée en scène de la chanteuse, et soudain elle est là, sensuelle, un peu piquante, et sa voix se mêle aux autres instruments et à l’atmosphère du bar : c’est “The mood that I’m in” que vous nous décrivez ! Une humeur langoureuse, une envie de se laisser aller …
    Can it be the music that they’re playin’
    Or the magic of the violin
    That intrigues my heart into obeyin’?
    It’s the mood that I’m in

  4. Une Voix Noire m’a fait penser a Adieu Sagesse de Jean Patou, un superbe gardenia poudre, sec et metallique, mais en plus voluptueux, agremente de hard candy et d’une lignes ou deux de cocaine.

  5. Je pense également que “The mood that I’m in” convient parfaitement à ce parfum. L’entrée de la Lady se fait attendre dans ce morceau, tout comme l’entrée du gardenia… L’atmosphère de club enfumé et cuiré est là. Et surtout les paroles de la chanson représentent bien notre rapport au parfum : on ne sait pas pourquoi, mais un jour, on a besoin de tel parfum…comme elle a besoin de ses bras ce soir là. En fonction de notre humeur, de nos émotions, de notre “mood”, les fragrances nous parleront différemment… Et on ne sait pas forcément l’expliquer. Un parfum nous prend dans ses bras, nous console, nous rassure, comme les bras de son homme (“it’s my man”!).
    Elle ne savait pas pourquoi mais dans ces moments, elle était comme souvent, prisonnière de ces amours dangereuses qui lui ont fait si mal… Un beau gardénia emprisonné dans le brouillard. Un homme ou peut-être une autre de ces drogues qui lui ont couté la vie. Car peut-être que dans “The mood that I’m in”, ce n’est pas des bras d’un homme dont elle a besoin, que cet état de manque qu’elle chante avec tendresse nous parle d’autre chose, d’un autre manque… Le gardénia ne se révèlera pas à tout le monde (!)

  6. Passionné amateur de parfums, et très sensible aux odeurs, je suis un fidèle de ce blog depuis plusieurs mois, je viens voir régulièrement les nouveaux billets… et j’adore vous lire, même si je ne partage pas toujours ces sensations si personnelles. De loin aujourd’hui (Inde), je n’ai pas les moyens d’aller sentir les choses immédiatement dans la parfumerie du coin, mais je fais ma liste (je rentre en France bientôt) !
    Ces vétivers me donnent une envie irrésistible; j’ai l’impression de me retrouver totalement dans votre description du vétiver extraordinaire, que je me vois bien adopter, tradition et mouvement décalé. Très envie de l’essayer.
    Merci.

  7. J’ai laissé un commentaire sur cet article hier dans l’apres midi, afin de vous féliciter pour ce blog et de participer au concours…, faut il une validation ou n’a t-il simplement pas été pris en compte ? merci 🙂

    1. Bonjour Alix,

      Vous me voyez désolée, je n’ai pas vu apparaître votre commentaire dans les attentes de validation. D’ailleurs, je ne fais plus de filtre, normalement le commentaire se publie automatiquement, et c’est seulement après que je viens faire une modération si besoin. J’ai peur que votre commentaire n’ait pas été enregistré malheureusement.
      Auriez-vous la gentillesse de le reposter ? Désolée pour ce petit contre-temps 🙂

      Et merci en tout cas pour vos compliments !

  8. Au niveau de sa forme, je trouve que « These Foolish Things » correspond parfaitement à la description que vous avez faîtes de « Une Voix Noire ». Après quelques premiers accords familiers et tout en harmonies confites, une porte s’ouvre sur une contrebasse trainante, lourde, sombre, les notes du piano s’égrènent en volutes capricieuses auxquelles viennent ensuite se marier les vapeurs chaudes de la trompette. Une douce attente se créé, un désir. Annoncée par le piano suggérant l’ovation, la voix s’élève enfin d’abord avec une fierté humble, une force rentrée. Elle se mélange aux mélodies des autres instruments pour éclater quelques instants en hauteur dans la lumière. Mais déjà elle se brise un peu, nous s’échappe, se lasse et nous revient plus sensuelle, suave, plane un peu et s’étiole parfaitement. Avant que tout le monde s’éparpille, les instruments se retrouvent dans une désinvolture chancelante et désertent les lieux au petit matin.
    Pour moi, les parfums de Serge Lutens sont presque toujours une affaire de souvenirs presque nostalgiques, à la fois très légers et si profonds. N’est pas, en plus, ce qu’évoque les paroles de cette chanson ?

  9. Je trouve que He’s Funny That Way correspond bien à la description que vous en faites …Une petite voix si fragile et si douce qui tranche avec “une voix noire” qui pour moi est une voix forte et rauque !
    La chanson me fait penser à Betty Boop , une fille fragile et forte à la fois comme ce parfum pleins de contradictions.
    Une fleur pure ,Gardenia,dans une atmosphère enfumée et inquiétante …

  10. Je choisirais these foolish things pour accompagner votre description. Des éléments disparates qui par leur conjonction évoquent une personne aimée: des signes associés à la vie de Billie Holiday pour former un portrait de cette personne aimée qu’elle est pour Lutens (tabac, alcool, gardénia). Dans les deux cas, le portrait en creux d’une présence fantomatique.

  11. Pour moi “The Very Thought of You” c’est la quintessence de Billie ; elle expose son cœur, mais délicatement, sur un coussin en velours. Quand elle chant “I see your face in every flower” je peux presque sentir l’odeur des gardénias dans ses cheveux.

  12. “Let’s do it”… let’s fall in love!
    En attendant de découvrir “une voix noire”, je ne demande que ça, d’en tomber éperdument amoureux.

    Je suis étonné d’entendre Billie Holiday reprendre ce classique de Cole Porter, guillerette et pleine d’entrain. Ce n’est pas du 100% Billie Holiday certes, pas une once de tristesse, mais toutes les marques de son inimitable voix d’or sont là.

    Voilà la diva, dont on attend le levé du rideau, et avec qui on ronronnera de plaisir jusqu’à la dernière cigarette et le dernier verre de rhum.

  13. Je perçois bien la correspondance de l’esprit d’ Une Voix noire et la chanson The Foolish Things qui est à la fois très représentative du style de Billie Holiday mais aussi de son époque. C’est faussement désinvolte, une insouciance des Années folles qui cachent un désir de boire la vie jusqu’à la lie, sans retenue comme si la fin était imminente. C’est vénéreux aussi tout comme le gardénia qui devient encore plus troublant lorsqu’on l’imagine épousant l’odeur des cheveux, la fumée de la salle, les effluves de l’alcool.

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