Le Nez Bavard

de Poivrebleu

L’hiver, c’est vétiver – Episode 2 / Encre Noire : Lalique

Bon allez, aujourd’hui ça ne rigole plus. Vendredi c’était sympa, un petit vétiver-doudou, gentil, pas trop percutant car arrondi et adouci, aujourd’hui, on attaque du lourd ! En plus, j’ai pas intérêt à me rater sur la rédaction du billet, parce que sinon, je vais me faire tailler les oreilles en pointe par O. , l’homme à qui j’ai eu l’honneur de conseiller et d’offrir (à moitié) ce parfum en tapant tellement dans le mille qu’il en est aujourd’hui à sa cinquième bouteille! Celui qui n’aimait pas les parfums (ou très peu) a finalement trouvé bonheur avec cet élixir de bois brut, cette composition magistrale autour du vétiver (orchestrée par Nathalie Lorson), probablement l’une des plus belles du marché.

Encre Noire de Lalique

Les parfumeurs et amateurs de parfums savent combien il est parfois difficile de “réinventer” une odeur, d’apporter son grain de sel à l’édifice des différents “Travaux autour du vétiver” et de proposer un parfum qui sorte du lot sans faire oublier la matière prise pour point de départ. Nathalie Lorson a réussi l’exploit de s’inscrire dans une tradition, dans une veine classique en terme d’odeur tout en construisant un vrai parfum de parti pris, où rien n’est vraiment évident et pourtant à la fois connu. Les notes du vétiver parlent presque à chacun d’entre nous, car même si on ne l’a jamais senti, ses évocations de terre et de bois frais réveillent le rapport à la nature que nous avons tous plus ou moins. Cette odeur est en ce sens rassurante et attendue lorsqu’on la découvre dans un parfum : “J’aime ce que je connais”. Et peut-être plus simplement, il y a une forte probabilité pour qu’un membre de votre famille, un collègue, un ami ou un amoureux ait déjà porté un “vétiver”. Je n’aurais bien sûr qu’à citer le Vétiver de Guerlain ou encore le Vétiver de Carven pour que vos yeux s’éclairent.

Cette image empreinte de classicisme est largement reprise dans la construction d’Encre Noire, puisqu’on va y retrouver un vétiver clair en tête, frais, à peine un peu salé, accompagné de la note aromatique-baumée du cyprès et de quelques agrumes, en petites touches. Nathalie Lorson exploite donc la tendance agrume naturelle du vétiver et lui donne un “twist” avec la note cyprès. La composition annonce l’utilisation de deux essences différentes : le vétiver Bourbon et le vétiver Haïti. Ma perception me fait dire que c’est le vétiver Haïti (le plus connu) qui s’exprime le plus, pour la fraîcheur et l’équilibre qu’il propose entre ses notes de terre, d’humidité et de sécheresse à la fois (un effet soutenu par les notes montantes du cashmeran, et qui ne sont pas sans rappeler certaines notes du patchouli), légèrement vertes et doucement fumées. L’originalité de ce parfum tient au fait que la matière a été poussée jusqu’aux limites de ce que l’on pourrait attendre d’un parfum classique, et en les dépassant légèrement, elle suscite l’interrogation. Le parfumeur a laissé assez de place à la matière pour qu’elle s’exprime nettement, plus clairement que dans d’autres références similaires tout en la lançant sur les rails d’une

Bloc de bois par Murmures.ca

évolution traditionnelle, emmenant ce cœur de bois vers une lente évolution, à l’image des braises qui rougeoient pour perdre tout doucement, tout doucement de leur chaleur. Sur la fin, on perçoit encore un peu de terre fraîche, mais le tout s’est fondu sous la douceur des muscs qui font le lien avec la peau et donnent à ce parfum à l’aspect rectiligne une petite touche de rondeur charnelle…

Dans l’un des commentaires depuis le début de la série, je me suis servie de l’image du bloc de bois pour décrire ce que m’évoquait l’odeur du vétiver. A vrai dire, il me semble qu’Encre Noire a magnifié cette image, proposant un opus sur le vétiver à l’écriture fine, humble et touchante, à l’image de l’ébéniste qui sculpte sa matière pour lui donner vie.

Ce parfum, que je n’ai connu que sur les autres (sur un seul autre pour être plus précise) fait sans nul doute partie des fragrances les plus agréables et les plus séduisantes à sentir sur un homme. Sans prétendre qu’une femme ne pourrait se l’approprier, force est de reconnaître que c’est sur la peau d’un homme qu’il est le plus à même de déployer son charme captivant et sa présence virile.

Massif, sobre, intemporel, élégant et sophistiqué.

Je dédicace ce billet à Olivier, qui se sera reconnu, j’espère, dans la description de son parfum avec lequel je lui souhaite de vivre encore une longue histoire…

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4 commentaires

  1. Bravo, Juliette, pour cette passionnante série sur l’une de mes matières premières favorites, celle que je porte depuis mon adolescence rock’n’roll, dans les années 80. C’est le regretté Vétiver de Carven qui a été mon compagnon pendant de longues années, avec sa riche palette hespéridée et aromatiuqe, le premier parfum qui ait utilisé le vétiver comme matière principale, alors qu’il entrait jusqu’alors dans les cocktails de notes de fond. (Du reste, c’est toute la gamme Carven qui a aujourd’hui disparu, fort malheureusement ; ne reste qu’un parfum intitulé précisément “Lé Vétiver”, mais qui n’a rien à voir avec la très belle composition d’Edouard Hache dans les années 50.) J’ai porté ensuite le vétiver plus liquoreux de Jean-Paul Guerlain, très élégant également, mais auquel l’actuelle reformulation ne rend pas vraiment justice (je suppose que les restrictions réglementaires sont à mettre en cause).
    J’espère que vous aborderez également la création de Dominique Ropion pour Frédéric Malle, hautement concentrée, et celle, ultra-sensuelle, de Mona di Orio. En tous les cas, merci pour cette belle évocation d’une matière, déclinée en plusieurs articles où transparait votre passion. J’avais déjà beaucoup apprécié la série consacrée au musc (à ce sujet, je recommande, là encore, le magnifique Musc de Mona di Orio, pour lequel j’ai eu un gros coup de foudre cet automne)…

    1. Bonjour Jean-David,

      Ravie que cette série sur le vétiver vous plaise ! Cela faisait un moment que je voulais la faire, mais je ne trouvais pas le temps et l’inspiration pour la mettre en route. Je vous crois aisément quand vous dites que le Vétiver de Carven a été défiguré, et je sais aussi que c’est probablement le cas pour celui de Guerlain. Pour tout vous dire, j’ai testé le Vétiver actuel de Carven, croyant sûrement y retrouver quelque chose. Force a été de constater que je ne pouvais vraiment rien en dire, tant la composition était médiocre et le rendu sur peau désagréable.
      Je ne vais pas abréger le suspense dès à présent en vous dévoilant la suite des billets, mais je pense qu’ils sauront vous plaire quoiqu’il arrive. Ce que je peux vous dire, c’est que j’ai fait une sélection très courte, n’en déplaise à certains, car je voulais vraiment prendre ceux que j’aime et que je serais capable de porter. Il y a énormément de travaux faits autour de cette matière, et il faut parfois savoir faire des choix pour que ce que l’on présente reste cohérent !

  2. Merci, Juliette, de votre réponse. En réalité, le Vétiver actuel de Carven, seule fragrance que propose aujourd’hui la marque, n’est même pas une reformulation de l’ancien ; il s’agit d’une création entièrement nouvelle ; c’est peut-être pour éviter cette ambiguïté que l’intitulé a subtilement changé : Le Vétiver, au lieu de Vétiver. Tel n’est pas le cas de Vétiver de Guerlain : celui-ci est reformulé, certes, mais il garde au moins une parenté avec la création historique de Jean-Paul Guerlain. Du reste, il me semble que c’est Jean-Paul Guerlain lui-même qui a été appelé à refaire la formule, comme celles de Derby et de Coriolan, ces deux derniers avec plus de bonheur.
    On vous fait toute confiance pour le choix des heureux élus ! Y aura-t-il le chef-d’oeuvre de Jean Laporte, qui nous a quittés voici quelques semaines, Route du Vétiver, chez Maître Parfumeur et Gantier ? Le Vétiver plus difficile d’Annick Goutal, avec sa facette très marine, plus précisément “faune marine”, tourbée, fumée ? Vétiver pour elle de Guerlain, autre création du grand JP ? L’incroyable Coeur de Vétiver sacré de l’Artisan, le hiératique Vetiver de Lorenzo Villoresi, le classique élégant de Lubin ? Suspense…

    1. Jean-David, sans vous dévoiler les prochains, je vais vous donner quelques indices, au risque de vous décevoir… Dans ma sélection, j’ai pris le parti de ne prendre que ceux que j’aimais (logique vous me direz) et ensuite, seulement des parfums qui sont accessibles encore aujourd’hui et si possible, dans leurs formules d’origine (J’ai, cela dit, quelques suspicions à propos d’Encre Noire justement, que je soupçonne d’avoir été “allégé”).
      Le but de ces séries, en plus de me faire plaisir et de donner une vision à mes lecteurs de ce que j’aime, a aussi une visée pédagogique : les parfums visités illustrent normalement assez bien la matière en question, on peut donc les mettre côte à côte et mettre en lumière les points communs ainsi que les nuances !

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