Le Nez Bavard

de Poivrebleu

Partie 2 : Azzaro, Le Parfum Couture / 2008

Azzaro Couture - Réédition 2008

Je ne sais pas pour quelle raison le premier Azzaro fut discontinué. Pourtant excellent, il ne proposait peut-être pas quelque chose d’assez différent à l’époque, ce qui aurait justifié son maintien. Ou peut-être que son style est tout simplement tombé en désuétude. En le comparant avec sa réédition Azzaro Couture sortie en 2008 et orchestrée par Aurélien Guichard, cela m’est apparu évident.

Le défaut lorsque l’on travaille sur les parfums et d’autant plus sur les matières, c’est que l’on aborde les créations d’une manière très différente qu’en simple amateur. Les compositions ne sont pas forcément explorées pour être portées, et on a tendance à s’extraire de l’équation, pour admirer l’œuvre, sans la considérer comme un produit. Si Azzaro 1975 n’a rien de dépassé ou de foncièrement vieux pour moi, il est emblématique du style chypré classique. Or, ce style (comme d’autres) a vieilli au nez du grand public. La structure et la construction des chypres classiques a, de nos jours, une rémanence, un sillage et une personnalité que les nez non entraînés ont du mal à appréhender. La mousse de chêne, prise isolément n’a rien a voir avec cela, mais sa présence dans ces parfums faisait sans aucun doute partie intégrante de cette personnalité. Les restrictions qui sont survenues depuis ont certainement fini d’achever le genre, bien que quelques incorruptibles persistent et signent (Soir de Lune de Sisley). Faute de pouvoir faire une transition adaptée ou de pouvoir sensibiliser le public, il a fallu s’adapter et créer la nouvelle forme, désormais célèbre du chypre : celle de Coco Mademoiselle, Narciso Rodriguez For Her, ou encore Miss Dior Chérie (revue et corrigée depuis).

Azzaro 2008 me donne une sensation un peu différente. Comme s’il avait pris du recul par rapport à tout ça, et voulu s’extraire du débat sans fin sur la mousse de chêne (bien que pour moi le débat est simple : je vote pour le retour de la mousse de chêne), Aurélien Guichard a repris la trame d’Azzaro et en a fait un hybride entre classique et moderne. Pour signifier peut-être, qu’il n’y avait pas nécessairement à pleurer sur le passé sans pour autant l’oublier et le reléguer au rang d’antiquité. Car non, les parfums chyprés ne sont pas des parfums de mamies. Azzaro 2008 est un vrai beau chypre, tel qu’il peut être composé aujourd’hui, tenant compte de la sensibilité et des goûts actuels qui ont évolué.

Le parfum démarre sur une tête très fruitée, juteuse, palpable, mais plutôt acidulée verte, que lactée et sirupeuse. Le côté pétillant, frais et entraînant de cette envolée apporte pour moi une vraie qualité contrairement à ce que l’on pourrait croire et montre qu’il est effectivement possible de faire de très belles choses avec les fruits en parfumerie, lorsque l’on ne les jimichooyse pas. Les fruits resteront présents durant toute l’évolution du parfum, les notes pêche et framboise prenant le relais en cœur, poursuivant sur des muscs blancs aux tonalités fruitées et sur la mousse de chêne bien sûr, qui entre toutes ses facettes, apporte la petit touche “pruneau” indispensable. Cette tête fruitée accompagne la dimension résolument plus aérienne, plus moderne et lumineuse des parfums d’aujourd’hui, et qui caractérise cette version, surtout lorsqu’on la déchiffre à côté de l’original. La marque revendique 5 absolus présents dans la formule (mimosa, rose centifolia, galbanum, iris et ambrette), et il est vrai que certains des effets de chaque matière se retrouvent dans ce parfum, lui apportant au passage une texture et une sensation de qualité indéniable. Cependant, ces belles notes naturelles donnent une sensation plus encadrée que dans le précédent : le dosage plus précis donne finalement plus de place à chacune, pour qu’elles s’expriment avec toute leur ampleur, alors que les notes d’Azzaro 1975 sont plus sombres, comme si elles étaient au coude à coude.

En fond s’épanouit la rose, une rose tout juste poudrée, très soyeuse, très peau qui me ravit et me fait fondre de plaisir. Sa note veloutée de peau fraîche soutient la thèse du pouvoir sensuel des chypres et signe cet Azzaro de toute sa beauté et son élégance. Un mot qui résume parfaitement ces deux parfums au charme unique.

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7 commentaires

  1. Bonjour,
    N’est ce pas l’une des caractéristiques de la plupart des parfums de”détacher” pour un effet de lisibilité? Il me semble que sont produit de moins en moins de parfums complexes. Y compris dans les niches. Comme si partout, il fallait être dans l’immédiat, plaire vite et vendre vite. Je ne dis pas ça en étant purement nostalgique car la modernité donne aussi de très belles oeuvres… Même du coté des amateurs avertis, on voit un plaisir à reconnaître les notes plutôt qu’a se perdre dans un ensemble. Je me demande dans quel mesure la “culture blog” n’encourage pas cette tendance en privilégiant le décryptage et le descriptif par matière?

    1. Bonjour Dominique, et merci pour votre commentaire très intéressant.
      Pour vous répondre sur votre impression de simplicité en parfumerie ces temps-ci, je dirais que je vous rejoins partiellement.
      – Tout d’abord, le cas de la niche est toujours un peu à part. Pour les “vraies” niches (Artisan, Goutal, Lutens…) il me semble que le postulat de la matière magnifiée et mise en avant, était affiché par ces maisons dès le départ. Cela fait un peu partie de l’essence même de ce segment de marché, ces marques ont toujours plus ou moins recherché des parfums “matières”, ne cherchant pas à les déguiser avec les atours habituels des grandes marques. Ce n’est pas un hasard si l’amateur de parfum, dans sa démarche, passe toujours par l’étape “niche”, où il se retrouve mieux, se sent plus écouté, et a un rapport plus simple face à un parfum. Il est moins désemparé, car moins perdu et troublé par la subjectivité des grandes marques et le “bruit” olfactif des grandes enseignes.
      Je dirais en revanche que désormais, la niche cherche à faire des parfums un peu plus commerciaux, s’inspirant de ce qui marche en mainstream en l’adaptant à la niche et donc, peut-être, en le simplifiant. Concernant votre remarque sur la culture blog, j’aurais du mal à vous répondre avec assurance, mais il ne me semble pas impossible que les marques de niches soient plus attentives à ce qui se dit sur les blogs et les forums de référence. Et ceci, notamment parce que les personnes qui les fréquentent et les lisent représentent souvent une partie non négligeable de leur clientèle.
      Pour ce qui est des parfums de niches “grandes marques”, je ne retrouve pas vraiment cette idée de la simplification. Dans le cas des Exclusifs de Chanel ou de la collection L’Art et la Matière de Guerlain, les compositions proposées sont de vraies créations complexes, même s’il est probable que le choix des matières premières soit plus pointu et qualitatif. Les Hermessences elles-mêmes, qui sont à l’origine une collection orientée “matières” justement, et dont la réputation est particulière grâce à la patte particulière de leur compositeur, ne sont finalement pas des notes si simples que cela, bien que l’on arrive souvent à en identifier une ou deux de façon très claire.

      – Si je prends maintenant le cas du mainstream, je pense que ce qui est marquant tient plus au fait qu’aujourd’hui la luminosité et la transparence (la fraîcheur de l’ouverture, l’aspect toujours propre) sont des tendances très fortes, mais qui viennent surtout des habitudes de parfumage, celles-ci redeviennent en effet très associées à la toilette. Mais les formules sont illisibles pour le profane, et même pour un nez déjà à peu près entraîné ! Si je prends en exemple 2 gros blockbusters : Bleu et 1 Million, le premier est un J’y fous tout, une espèce de mélange de tout ce qui marche bien en parfumerie masculine actuellement : les bois, les aromates, les épices, les notes hespéridées, les muscs, les notes propres et lessivielles… Il en devient inabordable car totalement confus. Pour le second, on retrouve un accord à peine un peu plus clair car plus original, mais là aussi très complexe, à cheval entre beaucoup de choses, et finalement casse-tête.
      Par contre, vous avez parfaitement raison par rapport à la recherche d’immédiateté, mais peut-être pas en ce qui concerne le public des amateurs avertis. Denyse, dans le commentaire suivant le remarque bien : c’est une tendance naturelle qui se déclenche à partir du moment où l’on est curieux d’apprendre sur un sujet, quel qu’il soit d’ailleurs.
      Je ne vous cache pas qu’en ce moment, je suis très axée sur les matières premières puisque je les travaille en profondeur depuis bientôt 1 an. Je redoutais d’ailleurs ce passage “à la technique”, parce que j’avais peur de perdre de la fraîcheur. L’époque bénie où je passais mon temps à peindre des atmosphères saugrenues dans mes billets me manque, c’est vrai. Mais je pense qu’il est tout à fait possible de faire revenir un peu de fraîcheur et de naïveté dans l’approche du parfum, et je ne crois pas que la technique soit incompatible avec le rêve et l’imaginaire. Au contraire.

  2. D’une part, J., merci de ces réflexions sur Azzaro, parfum que j’ai découvert très jeune alors qu’il était encore relativement récent, et beaucoup aimé. J’ai eu la chance d’interviewer Loris Azzaro il y a quelques années, en lorsque j’ai déploré sa disparition, il m’en a offert un flacon labo car il le faisait toujours fabriquer pour son entourage…

    La remarque de Dominique est très intéressante. Il est vrai que le fait de discuter de parfum par écrit nécessite tout un exercice de décryptage olfactif qui fait perdre de vue la forme d’un parfum: je crois que le plaisir de la découverte, du repérage de notes, relève de la joie qu’on éprouve à rendre les choses plus intelligibles, à dévoiler des secrets… Une pulsion humaine sans doute assez profonde.
    Mais cette tendance à la lisibilité me semble aussi faire partie de l’air du temps: désir de traçabilité, d’authenticité. On veut de beaux produits frais et reconnaissables dans ce que l’on mange plutôt que les complications de la grande cuisine française qui déguisait et transformait tous les ingrédients. On veut savoir ce qu’il y a dans notre yaourt. Et on veut pouvoir reconnaître, comprendre, ce qu’il y a dans notre parfum.
    Cela n’a peut-être rien à voir, mais tout de même: j’ai eu vent de deux reportages récemment réalisés consacrés à un aspect du parfum, qui était le voyage vers le lieu où les matières premières sont extraites. Pas l’art du parfum: l’origine des choses, avec des belles images exotiques et tout… Parce que ça, ça se montre. Je pense aussi aux films de voyage réalisés pour les Jardins d’Hermès, non destinés au public mais plutôt à la presse et au personnel de vente: encore une fois, on montre l’origine, la source, plutôt que la démarche complexe et invisible de la création.
    Je pense que ces phénomènes sont profondément liés à cette esthétique de la mise en valeur de la matière que tu repères dans le nouvel Azzaro, que je trouve par ailleurs très beau…
    On pourrait aussi ajouter sans doute qu’une maison qui fait l’effort de mettre de belles matières naturelles dans ses produits désire que ça se sente, d’où une manière différente de les sertir dans la formule.

    1. Bonjour Denyse et merci pour ton commentaire et tes mots gentils.
      Pour poursuivre sur ta remarque concernant la recherche d’intelligibilité, et comme je l’ai évoqué rapidement en réponse au commentaire de Dominique, cette pulsion dont tu parles et à laquelle je crois, touche tous les domaines : à partir du moment où l’individu s’intéresse à ce qui l’entoure sur un domaine précis, il recherche forcément à approfondir son approche. Pour parler parfum, et comme je l’évoque rapidement dans le billet, je pense qu’au delà d’un certain stade de culture et de connaissance sur le parfum, l’émotivité épidermique basique à tendance à s’effacer : on aborde un parfum de façon plus neutre, et même si l’émotivité et la vibration ne disparaissent jamais (heureusement), l’appréhension de celui-ci ne se fait pas dans une logique d’habillage (dans le sens : “Puis-je porter ce parfum ?”), mais davantage dans une dimension interrogative d’analyse : Ai-je déjà senti cela quelque part ? Ai-je une sensation de qualité ? Est-ce bien construit ? … Cette description est évidemment utopique et se passe de manière plus complexe en réalité.

      Je suis parfaitement d’accord avec toi en ce qui concerne la recherche d’authenticité. Je trouve ça d’ailleurs normal et relativement naturel à notre époque : nous consommons finalement des produits avec lesquels nous n’avons plus aucun rapport naturel. La sophistication et la transformation des matières premières sont ce qui caractérise les biens que l’on achète : du coulis de tomate en boîte, nous ne voyons pas la couleur et la texture des éléments d’origine. Ainsi, savoir “ce qu’il y a dedans” est une façon à la fois de se rassurer (reprendre la maîtrise sur notre rapport aux choses, ne plus se sentir impuissant), et ainsi de redonner du sens à ce qui nous entoure, à ce que nous utilisons.
      Je pense que cette démarche s’inscrit aussi dans une recherche d’autonomie, et de liberté plus largement. En ce sens, ta remarque vis à vis des reportages est tout à fait pertinente : en revenant à plus d’essentiel, l’imaginaire est plus libre de s’évader. Il n’est pas contrôlé et dirigé par une publicité ou par le discours personnel d’un parfumeur. Les gens souhaitent recommencer à rêver (pour de vrai), sûrement parce qu’ils sont désabusés des rêves qu’on leur propose. Et j’avoue que je ne peux pas les en blâmer.

      Mais cette recherche de savoir et de décryptage exprime aussi autre chose pour moi, concernant les parfums, et les odeurs en général. C’est la preuve que le sens de l’odorat fascine et intéresse le public (de plus en plus, ce sur quoi les écrits sur Internet ont peut-être participé), et qu’il en faut peu pour le captiver, tant le domaine est encore mystérieux pour le commun des mortels. L’exploration a quelque chose de grisant, et vu le peu d’intérêt scientifique qu’a suscité ce sens jusqu’à présent, on peut aisément imaginer les terres immenses et inconnues qui restent encore à découvrir. Sans partir dans des réflexions trop abstraites, je pense que celui qui découvre un jour que son nez lui réserve des trésors de découvertes, ne peut que s’engouffrer dans cette exploration personnelle, qui pour moi, finalement se résume à une quête de soi.

  3. C’est vrai qu’à force d’avoir le nez dans les matières premières toute la journée, on peut perdre un peu l’essentiel, c’est à dire simplement cette émotion que l’on ressent en portant/sentant un parfum, (notamment lorsqu’il est complexe et facetté et qu’il est difficile d’en extirper chaque note), c’est à dire oublier chaque note pour privilégier un ressenti global, voyager à travers le parfum, bref s’émouvoir. C’est pour ça que je me demande comment les “nez” vivent le parfum, le plus svt ils n’en portent pas, puisqu’ils “créent” toute la journée, mais peuvent-il encore ressentir l’émotion simple d’un “non averti” face à un parfum ? (ce n’est pas du tout ne critique, juste une réflexion, puisque souvent, lorsqu’on est passionné de parfum, on aspire au fond de soi à toucher du doigt la création, mais ne risquerait-on pas de perdre, un peu de cette magie indescriptible que l’on ressent lorsqu’on porte un parfum qui nous convient? )

    1. Bonjour Sophie,
      Je pense que pour les nez, l’émotion se décale sur la matière justement. Chacun d’entre nous a ses matières fétiches, car elles nous parlent à tous d’une manière différente, qui restera toujours personnelle et unique. Ainsi, je pense effectivement qu’ils retrouvent cette émotion mais à travers les matières qui transparaissent dans les parfums qu’ils sentent. Il est possible que certains parfums perdent de leur magie et de leur intérêt, mais je pense que passé un certain stade, la phase analytique prend de moins en moins de temps, et peut-être que le parfumeur peut alors en revenir à une appréhension d’ensemble. Par contre, je ne sais pas combien de temps il faut attendre pour la retrouver !
      D’un autre côté, je pense que c’est un exercice qu’il faut se forcer à appliquer, c’est à dire, se forcer à créer des images, des couleurs, des atmosphères autour des parfums. C’est ce que l’on nous demande de faire sur les matières pour les retenir, cela doit aussi marcher sur les parfums!

  4. Bonjour Poivre Bleu !!!

    Alors je t’avoue que ton article est à la hauteur de mes espérances, et je suis heureuse de voir que pour toi aussi, Couture 2008 est un beau chypré moderne.

    J’ose espérer que sa longévité ne sera pas trop courte et que l’on pourra s’en délecter longtemps, comme Narciso que j’aime aussi dans le genre.

    A très bientôt,

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