L’Artisan Parfumeur : Passage d’Enfer

Il était temps! Je l’aurai attendu ce jour où, enfin, je me suis décidée à prendre la plume pour parler de l’une de mes plus grandes révélations : Passage d’Enfer. Un parfum découvert en une occasion particulière, à un moment particulier et qui fut lourd de conséquences par la suite (mais en bien). Alors avec un nom pareil, on ne peut plus croire au hasard. Même si ça fait bien longtemps que je n’y crois plus.
Pour la petite histoire, Le Passage d’Enfer est une voie du 14e arrondissement à Paris (qui doit son nom à l’ancienne dénomination du boulevard Raspail : le boulevard d’Enfer), où se situait l’ancien siège social de L’Artisan Parfumeur. Le parfum fut créé à la fin de l’année 1999 pour célébrer le passage à l’an 2000. Le nom a naturellement inspiré le choix du thème de ce parfum : l’encens. Olivia Giacobetti, qui a beaucoup travaillé avec L’Artisan Parfumeur, en a fait un parfum mystique, sacré et religieux dans l’odeur et dans les faits (pour moi). Rose, encens, bois d’aloès, cèdre, lys, santal, benjoin, muscs.

Le mot encens fut emprunté au latin ecclésiastique : incensum, désignant une matière brûlée en sacrifice. Chez les Romains ont l’appellait thymiama, à rapprocher de deux racines grecques, thuos qui évoque l’idée de parfum et d’offrande, et thuien qui se rattache à la notion de sacrifice. L’origine du mot nous montre bien à quel point l’utilisation de l’encens est liée aux pratiques religieuses. Il est utilisé depuis la plus haute antiquité dans les cérémonies pour ses fumées dont les dieux, dit-on, étaient friands. De même son usage fut longtemps réservé à ces pratiques, car il était considéré comme sacré. Un passage de L’Exode (XXX : 34-37) est intéressant à noter. L’Eternel dit à Moïse

” Le parfum que tu fais là, vous n’en ferez pas pour vous-même de même composition. Il sera saint pour toi, réservé à Yahvé.
Quiconque fera le même pour en humer l’odeur sera retranché de son peuple.”

L’encens est une résine obtenue à partir d’incisions pratiquées sur l’écorce d’un arbre appellé Boswellia, originaire d’Oman. Il est aujourd’hui cultivé au Yémen, en Somalie et en Inde.

Pour ma petite histoire à moi, j’ai découvert ce parfum à l’occasion de L’Atelier du Parfum, chez L’Artisan Parfumeur, auquel j’ai participé le 18 novembre 2006. Un atelier qui s’est déroulé dans le plus pur esprit de la maison, ludique, simple et agréable. Esprit qui semble prendre un tournant dangereux dont je parlerai une autre fois. Cette matinée a été le point de départ d’une série d’événements marquants dont la création de Poivre Bleu fait partie.
Ce matin-là à 10h, j’étais une jeune fille candide, qui n’avait guère senti d’autres choses que du Dior, du Lancôme ou du Yves Saint Laurent. A 10h30, je sentais des matières brutes à l’aveugle et me rendais compte (avec plus ou moins de surprise) que les parfums n’étaient pas faits que d’agrumes, de fleurs et d’herbes, mais aussi des odeurs bizarres de poivre, de patchouli, de civette (pouah!), d’encens ou encore de mousse de chêne (quelle drôle d’idée!). A 11h on faisait une pause autour d’un thé, et je contenais mon émerveillement de peur de paraître naïve. Mais déjà mon nez devenait fou de tout ce qu’il sentait, que de changement en une heure! Nous avons ensuite repris sniffage et discussions pendant encore une heure et demie. A 12h30, nous redescendions dans la boutique pour flâner autour des créations de L’Artisan. C’est là que le tournant s’est effectué. J’ai senti avec intérêt et curiosité des parfums que j’aurais, deux jours plus tôt, qualifiés de “puants” : Dzongkha, Voleur de Roses, Poivre Piquant et … Passage d’Enfer. En m’approchant de celui-là, la formatrice me dit (hasard ou pas) : “Tiens! Celui-ci vous irait bien!” Et alors, elle a parfumé mon pull, ma veste et le dos de mes mains avec. Un autre aurait tout aussi bien pu faire l’affaire, mais non, c’est Passage d’Enfer qui s’est chargé de graver dans ma mémoire cette matinée avec son ambiance magique et ses émotions grisantes, et je ne peux m’empêcher de me dire que le nom du parfum et son odeur de sacré ont quelque chose à voir avec la transition qui s’est opérée à ce moment là.

A 13h, je suis sortie bouleversée, excitée, je marchais trop vite, les yeux ouverts trop grands, rue de l’Amiral Coligny, par cette journée magnifique et froide. J’avais l’impression qu’un pas de plus et je m’envolais, je pensais à 10 000 choses en même temps. Vite! Il fallait rentrer, ressentir à nouveau, repartir, redécouvrir, surtout ne plus jamais s’arrêter. Et sur le chemin du retour, entre Louvre-Rivoli et La Porte d’Orléans, j’étais entourée dans le voile gris, translucide et clair de Passage d’Enfer. Je sentais frénétiquement le dos de ma main en pensant : “C’est terrible… Terrible!”
Depuis, sentir et mettre ce parfum me replongent chaque fois dans cette ambiance et ces émotions si particulières où j’ai la sensation que tout est possible. C’est devenu mon petit rituel sacré à moi, chargée de son odeur lumineuse et pénétrante d’encens posée sur ses coussins de muscs.
Outre le fait que pour moi, ce parfum est chargé d’une symbolique très particulière, c’est l’une des plus belles créations de l’Artisan Parfumeur, magnifiquement orchestrée par Olivia Giacobetti, qui exprime à la fois l’audace, la simplicité et la charge émotionnelle de cette maison.

Disponible dans toutes les boutiques Artisan Parfumeur, 100ml/85€ 50ml/60€

Sources : Wikipedia, artisanparfumeur.com, OsmoZ, FlickR

12 commentaires

  1. Merci Poivre Bleu de partager ce moment magique avec nous, cette rencontre avec un parfum qui a tout changé et qui vous a emmené dans un voyage enchanteur… Vous pouvez dire: Ce jour là tout a changé pour moi et à la lecture de votre texte on ressent cet émerveillement et cette excitation. J’en suis toute galvanisée moi qui était plutôt découragée ce matin. Alors, un grand sourire à vous chère Poivre Bleu et bonne continuation dans cette voie qui vous a choisie et où j’en suis sûre vous ferez encore de belles rencontres, olfactives et humaines.

  2. Nous te remercions également de nous faire partager ton enthousiasme, p’tit nez. Comme tu le sais, nous avons aussi suivi cet atelier chez l’Artisan parfumeur. Même impression d’être transportés par ces odeurs si peu évidentes à la base, et bien sûr par leurs combinaisons. En revanche, je n’ai plus souvenir de Passage d’Enfer. Il faut y remédier rapidement, surtout s’il s’agit d’une création d’Olivia Giacobetti : je suis une fan de son Philosykos (Diptyque), bizarrement d’ailleurs Premier figuier (Artisan Parfumeur) m’inspire moins. Nous avons été frappés par d’autres parfums : Foxy par Dzing et moi par Poivre piquant. Bonne journée

  3. Bonjour Nathalie et bonjour Noisette et Renard!
    Merci pour vos gentils mots qui me font grand plaisir et me touchent beaucoup. Cette journée a effectivement tout changé pour moi, et comme vous le disiez Nathalie, je pense que beaucoup de choses et de progrès sont arrivés depuis. Il suffit de lire les premiers billets pour se rendre compte que mon jugement s’est tout de même pas mal étoffé. Enfin, je pense qu’il y a encore énormément de chemin à faire, mais ce n’est pas pour me déplaire…
    Nathalie, je suis bien heureuse de vous avoir rendu le sourire!

  4. je souris de plaisir, je vous imagine ..et vos traduisez si bien vos découvertes!
    Passage d’enfer me rappelle un moment d’enthousisame avec une amie et ma soeur ..je me revois dans le jardin de ma mère découvrir une boîte de quatre petits flacons ramenés par notre amie ..
    Une joie! comme, enfant, losrque nous regardions les étals de “bonbons” que nous n’avions pas l’autorisation d’acheter.
    Le samedi , nous pouvions en choisir un en allant à l’école car ce n’étaient pas nos parents qui nous y conduisaient .
    C’est passage d’enfer qui a éveillé ma curiosité et m’a apprivoisée!J’aimerais qu’il m’accompagne plus longtemps qu’il soit plus tenace ..mais cela dépend des jours …
    A bientôt!

  5. Chère Poivre Bleu,
    Personnellement, j’ai flashé pour Passage d’Enfer lorsque je l’ai senti sur une amie danseuse. Son beau col roulé en laine en était imprégné un soir d’hiver. Depuis, ce parfum m’est resté très cher. Au point qu’une vendeuse de la boutique du Louvre m’a convaincu qu’il n’était pas spécifiquement féminin. Depuis, je le porte sans complexe, m’entourant moi aussi de ce nuage empreint de souvenirs et d’émotion.
    Je n’ai encore pas suivi ces fameux stages de l’Artisan, mais votre récit me motive vraiment, d’autant que je suis, moi aussi sensible à Dzongkha, Voleur de Roses, ou Méchant Loup.

  6. Je viens vous relire avec toujours autant de délices ..
    I y a beaucoup de neige et un soleil aux allures câlines .
    je porte “Passage d’enfer “, c’est le parfum que mon mari préfère sur moi .
    Jaime assez qu’il ne soit pas exclusivement féminin, comme j’aime aussi les vêtements aux associations masculines féminines .
    C’est le dernier jour de ce premier mois de l’année 2010 et je vous en souhaites encore 11 autres de découvertes et émotions …pour notre régal à tous !

  7. Je me demande s’il n’y a pas de l’iris dans “Passage d’enfer”. C’est écrit nul part, je sais bien. Mais je ressens une très belle impression de beurre d’iris.
    L’encens blanc lui-même a cet effet gris argenté, mais là je sens un effet “otherwordly (d’un autre monde)” que je prête surtout à l’iris.
    encens blanc, iris, musc
    Ce serait très futé, l’encens a déjà un effet “uplifting”, il allège l’esprit et les formules de parfums trop dodues.
    Mais je peux me tromper. Dans le chanel no5, les musc sont très près de l’iris aussi, alors peut-être qu’il ne s’agit que de musc dans passage d’enfer.

    J’ai le même effet avec “la 13ème heure” : appliquer légèrement à même la peau, ce qui reste 5mn après, c’est l’odeur confondante du beurre d’iris (vraiment le beurre avec ses petits trucs en plus par rapport à l’absolu).

  8. Juliette, puisque tu rapportes un passage de la Bible: sache que ce passage est explicité dans le Talmud, où les sages de l’époque donnent toute la formulation et le dosage de chaque matière première pour la “recette” du parfum à l’encens offert dans le temple de Jérusalem. On y trouve myrrhe, labdanum, galbanum, ambre gris, benjoin et plein d’autres, avec de nombreux détails

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