Une petite carte non-exhaustive des facettes musquées

Dans la longue liste des matières utilisées par la parfumerie pour nous faire fondre, certaines en particulier ont le goût de “j’y reviens”. Rassurez-vous, je ne vais pas faire l’apologie de l’ethyl-maltol, même si on nous assure “que ça sent vraiment trop bon, ah ah ah” (hi hi hi). Je veux plutôt parler aujourd’hui d’une autre famille prestidigitatrice au fort pouvoir envoûtant : les muscs. La semaine que je leur avais consacrée en témoignera. Au-delà des fantasmes qui les dépeignent presque comme des phéromones aux pouvoirs aphrodisiaques, il est indéniable que ces matières portent en elles une plénitude fondamentalement attirante. Elles donnent de l’épaisseur et de la projection à une aura que l’on imagine alors comme scintillante et vibrante.

Il existe aujourd’hui un grand nombre de molécules dites “musquées”. Le qualificatif de “blancs” qui leur est souvent adjoint me semble désormais un peu dépassé, car leur association avec l’univers du propre est surtout circonstancielle et échoue à rendre compte de la complexité de ces notes. Elles ont parfois l’air timide — leur détection n’est pas toujours aisée — mais elles sont pleines de ressources, et méritent comme bien d’autres matières d’être pensées et utilisées dans les compositions autrement que comme des cache-misère à moindre coût et à effet maximal.

L’ambivalence de ces molécules interroge. Rassurantes et presque régressives, elles semblent pourtant vibrer rageusement dans la torpeur de leur épaisseur sourde. C’est une mélodie dont le volume augmente petit à petit, jusqu’à envahir l’espace, vos oreilles, votre tête et tous vos membres. Les muscs sonnent comme une envie de s’élever, de se propulser, de se lier avec d’autres corps, d’autres formes pour faire naître qui sait… la beauté ? Pour vous donner un petit aperçu des sensations que l’on peut associer aux muscs, la carte ci-dessous recense quelques-uns des qualificatifs employés pour les décrire ainsi qu’une sélection de molécules correspondantes.

Exemples de facettes de différents muscs
Les descripteurs musqués

Attention : cette carte est bien entendu partielle. Elle ne représente pas tous les descripteurs employés pour qualifier ces molécules. Par ailleurs, la position d’un musc sur le schéma n’induit pas l’absence de facettes en commun avec d’autres. C’est le cas par exemple du Musc Cétone qui pourrait aussi être placé en “animal”. J’ai volontairement omis de présenter la facette “poudrée” sur ce schéma, tout simplement parce qu’elle est très souvent employée pour décrire les muscs ; ils ont presque tous un effet “poudré”.

Pour vous faire une idée du pouvoir et de l’intérêt des muscs, ouvrez un vieux flacon de My Sin de Lanvin et constatez qui, du diamant en fusion (auto-proclamé “premier gourmand aphrodisiaque”) ou du chat noir, a le pouvoir de faire sombrer votre esprit dans une lubricité inconvenante. Autrement, vous pouvez aussi venir sentir la sélection ci-dessus et une série de parfums pour les illustrer le 19 novembre prochain lors de la rencontre olfactive qui leur sera dédiée ! Les inscriptions se passent ici. Et pour tout le reste, je réponds à vos questions en commentaires !

Habanita La Cologne – Molinard

Habanita La Cologne / Photo : Le Nez Bavard
Habanita La Cologne / Photo : Le Nez Bavard

Le nom d’Habanita est longtemps resté un mystère pour moi. Ma culture germanique et anglo-saxonne ayant toujours surpassé l’hispanique, j’ai eu du mal à le rattacher à autre chose qu’à son flacon et à son odeur. Cela s’est traduit chez moi par une association avec l’univers de l’Orient des romantiques, attrapant au passage des éléments diffus de fascination pour la Rome et la Grèce antiques. Et la version du flacon créé par Lalique, d’un noir brillant comme une obsidienne et orné de sa frise de naïades, n’échoue pas à évoquer l’image d’une Antiquité fantasmée. La découverte, plus tard, des liens  de la fragrance avec le tabac, les années folles et la culture hispanique n’est jamais vraiment parvenue à effacer l’imaginaire que j’avais bâti sur ce parfum.

C’est probablement ce qui l’a rendu particulièrement estimable à mes yeux. Au-delà de quelques signes extérieurs et tangibles, ceux-ci conservent une richesse assez souple pour contenir de multiples visages : on peut l’observer à travers les différentes communications et formes de flacon qui ont jalonné l’histoire de ce parfum. J’ai conscience que cette analyse puisse être totalement personnelle. Pourtant, Habanita propose, à mon sens, un univers qui laisse finalement beaucoup de place à l’imagination, comparativement à d’autres. Or, c’est un phénomène qui manque cruellement aujourd’hui en parfumerie, où l’on a pris l’habitude de distribuer de l’onirisme stéréotypé à l’emporte-pièce, en nous faisant croire que tel sirop de glucose ou tel coup de poing boisé peut être l’étendard olfactif de notre rébellion contre le système… quand il n’y a au contraire rien de plus consensuel. Cette liberté rêveuse offerte par Habanita la rend alors bien plus mystérieuse, bien plus profonde et bien plus signifiante. Pour autant, cela n’implique pas que ce parfum puisse représenter toutes les femmes, ni même la féminité dans son ensemble, bien au contraire. Ses particularités et son caractère tranché ne parleront qu’à certaines ou certains, ce qui ajoute encore à sa valeur.

Ces questions mises de côté, pourquoi se réjouir de la nouvelle version d’Habanita ? Qui plus est, en version cologne ? Pour ceux qui sont familiers de la fragrance, cela pourrait presque

Visuel publicitaire pour Habanita (2012)
Visuel publicitaire pour Habanita (2012)

apparaître comme sacrilège de vouloir cologniser Habanita par de belliqueux agrumes et de perfides muscs (c’est ainsi que l’on colognise les grands classiques de nos jours). Ah ! Mais quelle caricature ! Certes, pour être honnête, plusieurs références ont réussi leur transition et Habanita La Cologne fait assurément partie des plus belles réussites de l’année 2016. Outre son odeur, cette version parvient à enrichir l’univers du grand classique sans le standardiser pour les besoins de l’exercice de rajeunissement, et donc à lui conserver sa part essentielle d’irréductibilité aux stéréotypes, dont il est fait mention plus haut.

Le travail avait déjà été entrepris par une adaptation de la formule originale en 2012 avec l’eau de parfum, poursuivi en 2013 par L’Esprit. Mais c’est bien La Cologne qui réussit le mieux à réécrire l’âme de ce grand classique avec les encres de notre époque. Sans se travestir par l’adoption des déguisements grotesques prescrits par “la tendance”, drôle de fable inconsistante, Habanita La Cologne adapte simplement ses produits aux technologies et attentes actuelles. L’attrait viscéral de notre époque pour la lumière, la clarté, la transparence mais aussi pour le plaisir et le confort s’exprime ingénieusement dans cette version.

Habanita La Cologne redonne en effet de l’espace et de la lisibilité à une structure forte et puissante, en la déshabillant d’abord, pour la rhabiller ensuite. Départie de ses dentelles aromatiques et de sa gaine amandée, elle choisit à la place le montant frais d’une fine soie d’agrumes et d’ionones, et adopte le confort Lycra des muscs soyeux et des bois irisés. Son crayon noir terreux et son fard à joues cuiré font désormais place à un trait de vétiver clair et à un fard d’ambroxan rayonnant. Que les puristes se rassurent, sa peau couleur vanille et miel aux allures de pétales de rose n’a pas disparu. On a plutôt le sentiment qu’elle se dévoile enfin, qu’elle est justement plus fraîche et plus dorée, mise en valeur par les salicylates highlighters d’un soleil d’ylang. Un baume à lèvres de poire argentée et de vanille poudreuse parachèvent ce sentiment de clarté chaude qui émane désormais de son visage. Son caractère se fait moins frontal, plus en souplesse et en compromis. Elle ne perd rien en tenue, mais son volume général est un ton plus bas. A contrario, le sillage gagne en générosité et en gonflant, car la structure plus légère laisse mieux passer le vent.

Le plus important est là, on reconnaît Habanita dans La Cologne aussi bien qu’on est capable de voir en la fille, la mère au même âge. Habanita est toujours Habanita. Elle a accompli sa métamorphose en se diluant dans la lumière et a profondément révélé son visage. Mais elle n’a pas perdu en caractère. Si le mystère de la mère permettait d’absorber les fantasmes les plus variés, la lumière de la fille dévoile une place et un espace suffisants pour accueillir nombre de vérités, dans lesquelles il est toujours permis de se perdre…

Contre Lui – Ève & Daphnée

Parfois, les mots viennent à manquer. Ensuite, ils ne disent pas assez. Mais les mots font exister l’impalpable et l’invisible, et les beaux parfums aussi évanescents qu’inoubliables, méritent bien que l’on se torde l’esprit pour eux.

Depuis quelques semaines, je m’étourdis du premier parfum de la jeune maison Ève & Daphnée, Contre Lui. Je l’avais tout d’abord découvert dans un contexte professionnel autour d’une tablée d’experts et en quelques secondes, donnant un coup de coude à ma voisine, je soufflais : “C’est bien, ça ! … Oh oui, c’est bien !” Un nom est évoqué, celui de Delphine Thierry, à la création. Je ne peux retenir un sourire à la pensée de cette parfumeuse, dont j’avais beaucoup aimé l’apparition dans un reportage consacré à la maison Lubin, et qui m’avait conquise avec le soyeux Akkad de la même maison. À ce moment là, difficile d’essayer soigneusement Contre Lui. Je glisse alors la touche dans ma poche de chemise et repars, un peu rêveuse.

tumblr_mdcbz8f5b81rrzeubo1_1280
Asparagus Plumosus

Puis, le premier avril dernier, en vadrouille à la grande messe milanaise du parfum (j’ai nommé : Esxence), mon regard est attiré par quelques branches de noisetiers et les houppettes vert mordant d’un asparagus plumosus. Je tourne la tête et reconnais le nom d’Ève & Daphnée. Muriel Folmard-Kahn, directrice créative pour la maison, ouvre avec le sourire une discussion passionnée sur la genèse de cette marque et de son premier parfum. Mes retrouvailles avec celui-ci sont sincères et heureuses.

Petit et très grand à la fois, Contre Lui répand sur votre peau une imposante douceur, tout autant qu’une force solide, qui dure au-delà du temps de son évaporation. Frottez vos joues contre vos poignets parfumés, déposez-y vos lèvres, murmurez vos secrets : sa présence bienveillante et chaleureuse vous accompagne même si vous ne la décelez pas. Son aura imprime quelque chose qui dure en vous, à laquelle vous pensez, même le lendemain quand son dernier effluve a disparu et qu’il n’est plus là. Un peu comme un être aimé peut-être ?

Contre Lui a la certitude de l’élan. Un élan sincère de présence et de vérité qui vibre sur une fréquence ténue, simple, mais distincte. Mes antennes étaient équipées pour la capter, alors j’ai pu goûter à sa musique légère, à son murmure de notes rondes et basses, à son discours serein et grave. Pour une fois, et avec une certaine forme de plaisir malicieux, je ne projette pas d’images sur ce parfum. Point de paysage ou d’ambiance, ni même de situation rêvée. Je m’y vois seule, comme dans un miroir, le regard plongé dans le fond des yeux. Le mental s’apaise, un sourire se dessine, je suis bien là.

Contre Lui - Ève & Daphnée
Contre Lui – Ève & Daphnée

D’un point de vue olfactif, Contre Lui n’est pas une composition à l’envergure atomique. Il a plutôt une dimension très personnelle, ce qui fait très certainement sa force. Car c’est un parfum qui ne peut vivre que chez celles et ceux dont le terreau fournit les bons éléments pour qu’il s’enracine et se déploie. Aussi, ne touchera-t-il peut-être que peu de monde, mais si la lumière parvient à s’allumer, alors le plaisir promet d’être immense. Car sa singularité ne vient pas d’un empilement de notes choquantes, surprenantes ou inhabituelles. Il n’a pas pour propos celui d’une bousculade d’inventivité aussi factice que le sourire d’une poupée. Non, Contre Lui est modestement une très jolie rose ambrée, poudrée, duveteuse et délicate. J’y ai trouvé un labdanum et un patchouli amoureusement entrelacés, baignés dans les courbes d’une rose poudrée et d’un iris terrien. Sur la peau, la sensation de fondu est tout bonnement jouissive. Delphine Thierry, la parfumeuse, a expliqué avoir créé cette fragrance comme elle en a l’habitude, en aidant “les matières à se trouver entre elles”, amenant le parfum à dégager naturellement cohérence et complétude.

Contre Lui a le raffinement et la véritable élégance de la simplicité, comme peu de parfums aujourd’hui, mais n’est pas exempt pour autant d’une construction technique aussi soigneuse que féroce. Partant d’une contrainte créative particulièrement exigeante, il sait se faire apprécier et juger pour ce qu’il est : un parfum de luxe, au propos clair et sincère, en parfaite adéquation avec l’univers et les valeurs de sa marque. Et le résultat, abouti sur tous les plans, est aussi beau que rare. J’ai aimé ce parfum immédiatement et sans retenue, je l’ai laissé rentrer dans mon cœur et me montrer à quel point j’étais vraie et juste. Et il m’a prouvé, sans vraiment le vouloir et s’il le fallait, qu’il ne faut jamais, jamais, jamais ! juger sur l’apparence…

Delphine Thierry
Delphine Thierry

Car Contre Lui est un parfum 100% naturel. La maison Ève & Daphnée a justement évité l’écueil d’en faire un argument commercial, souhaitant avant tout que cette création soit appréciée pour ce qu’elle est : un parfum. Composé avec quelques matériaux spéciaux tels que des extraits CO2 et des isolats naturels, mais surtout avec des essences et des absolus, il déjoue en un tour de main les farouches a priori en place au sujet de la parfumerie naturelle. Mais la surprise qu’il suscite montre aussi à quel point le talent du créateur, en l’occurrence de la créatrice, a son importance. Et comme dans le billet précédent où la démonstration était faite dans l’autre sens, Contre Lui montre qu’une proposition artistique en parfum ne tient pas uniquement à ses matières.

Ainsi, la preuve de l’art du parfum est désormais faite, nous pouvons officiellement cesser de nous poser la question.

L’Heure Perdue – Cartier : plaidoyer pour une parfumerie artistique

Après toute cette mise en bouche, il était temps d’en parler, de cette Heure Perdue. Dans l’article introductif de cette critique, j’évoquais l’idée selon laquelle on ne pouvait pas se servir de la matière olfactive comme de l’argument essentiel de qualité ou de créativité dans un parfum. La matière seule ne peut jamais être un argument, sans quoi finalement, le créateur fait aveu de faiblesse. Un parfum ne peut pas être sublime parce qu’il contient une essence rarissime de lilas musqué de Patagonie (une matière qui n’existe pas en parfumerie, entendons-nous bien). Il doit être sublime parce que le parfumeur a su exprimer grâce à elle, à travers elle, en combinaison avec d’autres et par une juste utilisation de l’ensemble, une image surprenante, une atmosphère unique, une émotion brûlante. Pourtant, lorsque vous testez un parfum en boutique aujourd’hui, on vous parle des ingrédients. L’argument de la matière nourrit l’essentiel du discours commercial de nombreuses maisons de parfums qui en tirent leur légitimité, leur sérieux et leur gage de qualité. Le cas de L’Heure Perdue est particulier. Dans ce parfum, tout est matière et rien ne l’est.

L'Heure Perdue, Cartier - Photo par Poivre Bleu
L’Heure Perdue, Cartier – Photo par Poivre Bleu

Mathilde Laurent se sert en effet de la matière comme d’un cadre qui lui permet de revendiquer l’audace de sa proposition créative et esthétique. Tout comme Georges Perec a fait disparaître le E dans La Disparition, Mathilde Laurent a fait disparaître, le temps de L’Heure Perdue, les matières naturelles de sa palette. Dans un contexte relativement frileux et hostile, celle-ci assume de proposer pour sa dernière fragrance une composition entièrement réalisée avec des molécules odorantes, des isolats, des corps de synthèse, bref : un parfum artificiel, comme dirait une certaine Mademoiselle. À cet instant, surgissent peut-être à l’esprit des noms comme ceux d’Escentric Molecules ou de Comme des Garçons. Oui, c’est vrai, L’Heure Perdue n’est pas la première proposition 100 % synthétique du marché.

En revanche, L’Heure Perdue est la première création 100 % synthétique qui n’est pas un concept issu d’une maison ayant fondé son univers autour de l’abstraction. Croyez-moi, cette différence n’a rien d’anodin dans le milieu plutôt conservateur de la parfumerie. Prendre des risques chez Rei Kawakubo n’a pas le même goût que prendre ces mêmes risques chez Cartier, une maison de tradition et de luxe à la française. Oser sortir un parfum comme celui-ci, tout en soutenant qu’il est qualitativement à la hauteur de la réputation de cette maison et comparable esthétiquement aux parfums existants, cela a de quoi surprendre. Est-ce bien possible ? Mathilde Laurent avait sûrement envie de nous en faire une démonstration publique. Alors elle a créé L’Heure Perdue. Pour le plaisir. Pour le jeu. Pour le parfum.

C’est incroyable !
Oh ! Mais ça me dérange aussi…
C’est surprenant tout de même !
Non. Vraiment, ça ne marche pas, il manque quelque chose, je n’y suis pas.
Ah ! Mais quel plaisir à porter ! Tous ces visages différents…
C’est sublime. Ce parfum est sublime.

Avoir des certitudes trop ancrées n’est jamais bon. En ce sens, L’Heure Perdue est une invitation à redevenir curieux, à déposer un regard neuf sur ce parfum et peut-être sur le parfum en général. Pour cela, Mathilde Laurent nous propose de redécouvrir, par le prisme de la création artistique une matière ultra-connue, devenue presque banale : la vanille. En effet, si le fond du propos est fort, la forme est douce et accessible.

Dans une diversité de sensations étourdissantes, où l’on trouve du bois, des baumes, des fleurs, des aldéhydes, de la poudre et une touche de cuir, émerge L’Heure Perdue. Son propos, d’une multiplicité infinie, va de la douceur à la sécheresse en passant par une texture sableuse et biscuitée, tenu par une aura de lumières nacrées et de couleurs lactées. Sa forme, pourtant, est singulière et nette, lisible. Sur un fond mauve pastel de méthylionone (à odeur de violette) et de bois modernes (à odeur de santal, de vétiver, de patchouli et d’ambre gris) s’aplatissent de grands pans crémeux de matières olfactives, entre blanc et blanc soleil. Le fond a disparu sous ces grands voiles, mais il bombe avec souplesse les rondeurs jaune blanc de la vanilline et de l’héliotropine assortie du doux gris de la coumarine. Au milieu de ce camaïeu de blancs, fleurit une rose translucide en verre dépoli, d’une générosité fabuleuse. L’impression intense de rayonnement est fascinante. La lumière est haute et dense, les couleurs et les sons saturés et pleins. Pourtant, ce rayonnement est très doux, chaleureux, comme tendre. Tendre parce que familier peut-être, comme le soleil qui se tient toujours là, derrière les nuages qui vont et qui viennent…

soleil-brillant

Dans un aller-retour permanent entre le connu et l’inconnu, le reconnu et le perdu, cette Heure est surtout une histoire de douceur et de familiarité, chantée et racontée par une voix inattendue. Ici, les éléments ne sont pas conventionnels : pas de tête pétillante et fruitée, pas d’odeurs en demi-tons ou diluées, pas vraiment de notes reconnaissables. Plutôt, un assemblage de touches étrangères les unes aux autres qui, en se mariant, forment une image rassurante. La forme générale du parfum évoque la vanille, et chaque élément pris à part pourrait en rappeler une partie. Mais est-il vraiment possible de nommer cette matière en sentant ce parfum ? Ce n’est en tout cas pas le premier mot qui m’est venu lorsque j’ai senti pour la première fois L’Heure Perdue, et ce n’est toujours pas le mot que j’aime utiliser pour la décrire. Je préfère nettement parler de blancheur astrale, de radiance nacrée, de chaleur lactée et diffuse, et de cette énorme fleur transparente et irréelle, véritable pivot du parfum. Ce sont ces sensations qui me font dire et penser que L’Heure Perdue a réussi son pari. Celui d’exister pour elle-même, de surprendre et de toucher pour ce qu’elle propose, pas pour ce qui la constitue. Ce parfum n’a pas pour vocation de choquer. Il ne revendique rien, si ce n’est de savoir émouvoir sincèrement le cœur et de pouvoir questionner honnêtement le connaisseur mais aussi le béotien, comme tout beau parfum doit être en mesure de le faire.

Ainsi, L’Heure Perdue n’est pas du jamais senti. Il évoque, de loin, la sensation biscuitée d’un Dries Van Noten ou la puissance explosive et la structure royale d’un Portrait of A Lady. Mais son caractère est singulier. Il est le résultat unique d’une prouesse technique de structure, d’équilibre et d’achèvement, malgré un cadre créatif particulièrement exigeant : créer un parfum de synthèse qui ne sente pas la synthèse et qui ne l’évoque pas. L’Heure Perdue, en somme, est une proposition créative particulièrement stimulante pour les neurones olfactifs. Peut-être son odeur déclenche-t-elle dans notre cerveau, des connections pour la première fois, qui sait ?

À quand la parfumerie artistique ? / Antépisode de L’Heure Perdue

Cet article propose de situer le contexte de réflexion préalable à la critique de L’Heure Perdue de Cartier, sortie dans la collection des Heures de Cartier en 2015.

Un parfum n’est bon que s’il est composé d’essences naturelles.

Aujourd’hui encore, de telles affirmations semblent être monnaie courante en parfumerie. Si elles sont acceptables de la part des clients qui ne détiennent qu’une partie de la connaissance sur le parfum, il faut reconnaître que du côté des professionnels, l’acharnement à entretenir le flou artistique au sujet des produits naturels ou de synthèse a de quoi rendre chèvre. Perpétuer ce type d’informations, c’est retarder l’émergence d’une parfumerie artistique.

Réclame pour
Réclame pour “Les Parfums Naturels de Lenthéric – ce qu’en pensent nos jolies artistes”
Notez le lien déjà existant avec le domaine artistique

L’argument du naturel dans les parfums ne date pas d’hier. Il faisait déjà rage dès la fin du XIXe siècle où l’on retrouvait la mention “naturel” sur de nombreuses réclames, parfois assortie de témoignages attendrissants, tant ils sont convaincants : “Les autres sentent bien mauvais !”. En effet, dès les premiers jours de son existence, la profession s’est enfermée dans une voie sans issue, opposant les produits naturels aux produits synthétiques (1). En restreignant ainsi l’argument de qualité à cette simple opposition naturel / synthèse, la parfumerie s’est empêchée de centrer son regard, et celui de ses clients, sur autre chose que les composants. Et pourtant ! Certains se plaignaient déjà, en 1908, de “l’inanité de [ces] querelles coutumières”, prévoyant et projetant que tout le monde finirait par revenir à la raison par logique, sagesse et intérêt pour la parfumerie (2). *Tousse* Un siècle plus tard, il est difficile de dire si les choses ont réellement avancé.

Posons les choses sur la table pour être tout à fait d’accord : les produits naturels sont une source infinie d’inspiration et de ravissement. La parfumerie dans son ensemble ne saurait s’en passer ni s’en lasser. En revanche, une parfumerie entièrement naturelle n’a pas de sens lorsque l’on parle de création olfactive : les molécules de synthèses sont le moyen pour le parfumeur de créer, dans le sens de donner existence à quelque chose qui n’existe pas encore. Styliser, polir, déployer, amplifier, arrondir, propulser, éclairer… Ces actions ne sont possibles que grâce aux matières de synthèse. C’est bien l’arrivée de ces molécules dans la palette des parfumeurs à la fin du XIXe siècle qui permettra de parler d’une parfumerie “moderne”. Sans quoi, la parfumerie serait restée la parfumerie tout court ! Si la plupart des professionnels entre eux (fabricants de matières et marques de parfums) ne discutent plus de l’intérêt fondamental du naturel et du synthétique dans un parfum, la confusion reste souvent entretenue auprès des consommateurs. Ceux-ci acceptent alors sans ciller et sans le savoir, des bêtises parfois plus grosses qu’eux. Certes, le discours évolue lentement chez certaines grandes marques où l’on commence à citer des noms de molécules, mais sans prendre de risques. De plus, en canalisant de nouveau le discours sur les ingrédients, la parfumerie peine à faire valoir sa véritable originalité et à faire entendre son réel propos qui est, qu’on se le dise une bonne fois pour toutes, artistique.

Capture d'écran du site internet de Dior
Capture d’écran du site internet de Dior – Description olfactive de Sauvage où l’Ambroxan est mentionné

Certes, on nous rabâche les oreilles avec ce mot depuis longtemps, me direz-vous. Mais qu’implique réellement le mot artistique lorsque l’on parle de parfum ? Tant que ce terme restera vide de sens pour les marques et les professionnels, nous serons bien en peine de faire la différence entre du sent-bon et une œuvre olfactive. En attendant, pour le grand public, tout est dans le même panier. Et le discours autour du parfum reste prostré sur des promesses ordinaires de sensualité, d’élégance, de modernité et de romantisme dont le formatage et l’exploitation à outrance a engendré la course aux lancements que nous connaissons désormais depuis 15 ans.

La parfumerie de niche, heureusement, a apporté sa touche d’authenticité grâce à des discours plus inspirés et moins ciblés. Un retour à la qualité a aussi pu être noté, par la volonté d’une parfumerie artistique plus marquée. Mais cette qualité se matérialise souvent par des ingrédients rares et onéreux (sous-entendu, naturels), car on se sait pas justifier de la qualité d’un parfum autrement que par ses composants. Sur ce sujet donc, pas vraiment de renouvellement. Seul réel tyran-génie sur ce sujet : Serge Lutens. Depuis des années, la marque est plutôt laconique sur la composition de ses parfums, forçant le discours à se situer ailleurs. Cette exigence n’aura visiblement pas gêné la marque dans son développement.

Image du salon Pitti Fragranze à Florence
Image du salon Pitti Fragranze à Florence

Peut-être que l’idée n’est pas tant de bannir les matières premières d’un argumentaire sur le parfum, mais plutôt de ne pas s’y restreindre, et surtout, de ne pas en faire l’argument principal de qualité et/ou de créativité ! Car en gardant la tête dans le guidon le bouquet, la valeur d’un parfum reste circonscrite à la matière proprement dite et s’assortit (en grand public comme en niche) de généralités sur le style vestimentaire, le genre ou l’occasion d’utilisation. Et lentement, l’intérêt faiblit, pour le client qui entend la même chose de porte en porte. Alors il faut trouver d’autres moyens d’éveiller la curiosité, en créant des concepts par exemple. C’est justement un domaine dans lequel la parfumerie confidentielle excelle depuis quelques années, comme en témoigne le succès des salons italiens Esxence à Milan et Pitti Fragranze à Florence. Mais avec des dizaines de nouvelles marques par année et un nombre de lancements qui augmente dangereusement, les réserves de bonnes idées s’épuisent, la créativité et la qualité ne sont plus toujours au rendez-vous, les usurpateurs de tous bords deviennent légion.

Car l’autre grand problème de la parfumerie vient peut-être aussi de son incapacité à reconnaître et à célébrer ses maîtres comme il se doit. N’importe qui aujourd’hui peut se déclarer parfumeur à partir du moment où il mélange quatre essences dans sa cuisine et appelle ce mélange un parfum. Le propos d’un parfum est-il de n’être qu’un mélange, même joli ? Si la qualité ne tient qu’aux ingrédients, la réponse est oui. Un savoir-faire, de bons ingrédients et hop, le tour est joué. C’est d’ailleurs ce que dit la jurisprudence encore à ce jour. Cette situation, la parfumerie l’accepte tacitement. Elle continuera de l’accepter tant que le parfumeur ne pourra pas réclamer la paternité ou maternité de ses créations et jouer pleinement son rôle : celui d’un artiste-créateur, capable de revendiquer l’odeur comme mode d’expression, traduisant des émotions et une vision de la beauté.

Des évolutions pointent le bout de leurs nez cependant : le Cercle International des Parfumeurs-Créateurs. Ce cercle entend faire reconnaître le métier de parfumeur et réglementer l’appropriation de ce titre, aujourd’hui sans contrôle. Les premières étapes ont été franchies en 2012, et l’affaire est à suivre. Et puis, à côté de cela, d’autres personnes tentent de faire évoluer les mentalités à leur manière, par l’action sur le terrain, en quelque sorte. Mathilde Laurent en fait partie. Sa dernière création pour la collection des Heures de Cartier, L’Heure Perdue, est un plaidoyer pour l’existence d’une parfumerie artistique et créative, qui assume d’être autre chose qu’une industrie du mélange, avec ce que cela implique d’exigence et d’ouverture d’esprit. Dans le domaine du luxe, elle s’appelle aussi la Haute Parfumerie. Audace, prise de risque, innovation et créativité, n’est-ce pas cela le luxe, après tout ?

Pour savoir pourquoi L’Heure Perdue est une véritable proposition artistique et créative, rendez-vous sur la critique à lire ici!

(Mention spéciale à ma partenaire de travail qui se reconnaîtra.)

(1) Le Sillage des Élégantes, Maryline Delbourg-Delphis, 1983
(2) La Parfumerie Moderne, 1908

Crédits photographiques, dans l’ordre d’apparition : Hprints.com, dior.fr, www.teladoiofirenze.it

Narciso de Narciso Rodriguez : une idée de la modernité olfactive

Ah Narciso ! Comme je t’ai attendu ! Enlacée dans le souvenir des doux bras de For Her, j’attendais ton arrivée en trépignant, car des grands, on attend toujours quelque chose de bon et de surprenant. Je savais que tu ne me décevrais pas, car tu évolues dans le giron d’une maison qui, je le crois, tente de faire de belles choses en parfumerie. Contrairement à certains de nos voisins européens et américains, nous autres Français, nous avons dû patienter pour te voir arriver dans nos rayons : une poignée d’inconscients a boudé un peu trop longtemps la beauté enchanteresse de ta grande sœur… avant de finalement se laisser emporter le cœur. Il a fallu laisser cet amour-là grandir et faire son chemin, et retarder de plusieurs mois ton arrivée*. Aujourd’hui tu es enfin là, et je suis heureuse car je ne suis pas déçue. Une litote pour mieux dire que tu es un vrai beau parfum, avec une histoire, une personnalité et une forme : une vraie proposition de créateur. Alors, Narciso, que racontes-tu ?

flacon-narciso-edpSur le plan créatif, Narciso fait partie du type de fragrances que nous souhaiterions voir fleurir chaque année sur les étagères des parfumeries et qui sont malheureusement trop peu nombreuses. Mais il serait dommage de ne parler de ce parfum que par comparaison, lorsqu’il mérite une véritable critique à part entière. Car Narciso, troisième parfum féminin du créateur américain Narciso Rodriguez, existe par lui-même et pour lui-même : il tient un propos créatif et artistique marqué, que l’on se plait à lire et à examiner. Or ici, argumenter, disserter et s’étriper sur le parfum, c’est bien une passion !

 

xjacobsutton
Photo : Jacob Sutton

Narciso démarre sur une fugace ouverture de rose fraîche et claire, comme un tintement délicat qui rappellerait la lointaine empreinte de For Her. Cette entrée en matière bascule presque immédiatement dans une sensation d’héliotropine crémeuse, entre l’amande blanche et la vanille, dont on sent poindre l’effet cosmétique enveloppant. Quelques minutes passent, les éléments structurels font entendre leurs voix : des notes de cèdre, de patchouli clair (soutenu par du cashmeran) et de vétiver déploient fièrement leurs solides branches, pour soutenir un bouquet floral d’une densité ensorcelante : une rose cosmétique côtoie les épais pétales du gardénia piqués de fleur d’oranger. Ce bouquet charnu stylise fortement la création et, sans prendre le premier rôle, il fait basculer le tout dans le registre féminin, tout en préservant une petite ambiguïté intéressante. Les notes boisées les plus puissantes, et notamment celles du vétiver qui pulse furieusement depuis les tréfonds de l’accord, s’entremêlent dans ce bain lacté opalescent de notes cosmétiques, musquées et fleuries. Finalement, bien que de très nombreuses sensations s’entremêlent, le cœur du propos est atteint assez rapidement après la vaporisation.

Une fois sur la peau, on laissera alors s’égrener tout doucement les notes du parfum. Elles se présentent sous la forme d’une grande boule duveteuse qui roulerait lentement sur l’épiderme. Assouplie et satinée par la douceur puissante et pénétrante du parfum, la peau luit d’un étrange éclat frémissant. Ces effets sont obtenus par un fort dosage de muscs aux tonalités poudrées, légèrement vanillées, parfois grasses, comme une idée de fourrure. Les propriétés unifiantes, volumisantes et diffusives de ces matières sont parfaitement illustrées dans ce parfum, où elles apportent un sentiment de grande fluidité dans l’écoulement de l’accord olfactif, le faisant littéralement s’exhaler de la peau en vibrant. Les vibrations de cet accord sont longues, insistantes, pénétrantes. Elles pourraient avoir quelque chose d’inquiétant, tant elles semblent toucher une partie de l’être habituellement inaccessible, et dont seules les molécules odorantes auraient la clé. Elles matérialisent une idée de la sensualité, celle voulue par Narciso Rodriguez : intense et troublante.

https://www.youtube.com/watch?v=3UJ7mcg22qI

L’aura magnétique de Narciso n’est pas sans rappeler celle de La Panthère de Cartier, avec laquelle il partage une vision du mystère chypré, comme avec For Her. Centré sur des notes boisées illuminées de fleurs et de muscs (là où chez Cartier, les fleurs le sont par les muscs, les fruits et les bois), Narciso montre comment peuvent se travailler les bois aujourd’hui dans un registre précieux, élégant et moderne à la fois, plutôt que comme des éléments techniques de structure et de diffusion, devenus agressifs dans bon nombre de créations récentes. Une évocation qualitative du même type, mais dans un autre genre, pourrait être le thème dessiné par Alberto Morillas dans le dernier Aedes de Venustas, Palissandre d’Or. Porté par la grande pureté des nouvelles essences (distillation moléculaire) et l’originalité des effets fournis par des molécules relativement récentes dans la palette du parfumeur, Narciso est un parfum résolument contemporain dans la sensation qu’il propose. C’est cette idée de grande fluidité, où les traits tracés sont fins et clairs. Ils font émerger une forme qui semble relier plus pleinement et naturellement des éléments a priori contradictoires : douceur et puissance, limpidité et opacité. À l’image, finalement, des vêtements de Narciso Rodriguez dont se dégage une forte netteté graphique mêlée de mouvement.

combinaison-narciso_rodriguezLa modernité du parfum se lit aussi dans une construction moins académique qu’à l’accoutumée. Si une évolution est perceptible, le parfum est travaillé comme une sphère dans laquelle on pénètre plutôt que comme une pyramide : il s’appréhende de manière globale et immédiate. Son propos s’exprime librement, il est moins ampoulé, plus en lien avec les attentes d’une époque où l’on cherche de nouveau de la présence (après avoir cherché presque un effacement), autrement dit, du sillage, mais débarrassé des mises en bouche et des étapes parfois interminables d’anciens modèles.

En ne cherchant pas à appartenir à un héritage particulier de la parfumerie sans pour autant viser le sensationnel et le novateur factice, Narciso Rodriguez, accompagné par les équipes créatives de BPI (Beauté Prestige International) et du parfumeur Aurélien Guichard, a réussi à créer un parfum sincère et unique. Narciso est ainsi nouveau dans le sens où il fait une proposition singulière dans un panorama olfactif par ailleurs lisse, normé et standardisé par la loi du plus petit dénominateur commun. Or, les standards ne traversent pas le temps. Et bien qu’un parfum soit toujours le reflet de son époque, la vision qu’il propose, lorsqu’elle est assez forte, est capable de traverser les âges, apportant un éclairage au passé, au présent et au futur.

* En 2004 sort le premier parfum de Narciso Rodriguez, For Her, suivi par For Him et Essence mais les parfums Narciso Rodriguez peinent à atteindre les résultats attendus. Un troisième parfum féminin, Narciso, est lancé dans plusieurs pays en septembre 2014, mais la sortie en France est retardée par deux fois, car un sursaut dans les ventes de For Her est enfin constaté ! Ce délai créa auprès des olfactophiles un réel sentiment d’attente et de frustration, les qualités des précédents parfums étant alors largement reconnues.  

Le Rêve de la Reine – Arty Fragrance

Le Rêve de la Reine d’Arty Fragrance by Élisabeth de Feydeau serait-il un parfum autobiographique ? Plongez-vous quelque peu dans les écrits et l’univers de l’historienne du parfum, et vous comprendrez que derrière la rose poudrée et musquée de ce doux rêve, se cache un aveu de passion pour les douceurs du parfum et les coquetteries féminines. Et tout particulièrement pour l’esprit, les grands personnages et l’univers esthétique du XVIIIe siècle.

Marie_Antoinette_Young3
Marie-Antoinette 1769, Joseph Ducreux

Piochant avec justesse dans les inspirations historiques de ses recherches et dans ses goûts personnels, Élisabeth de Feydeau brode des histoires à travers les personnages multiples du Château de Versailles et plonge dans son univers aux mille facettes . Sa gamme de bougies “La Collection de La Cour” nous emmenait déjà à travers les pièces, les jardins et les habitudes du Château et de ses habitants, mais son premier parfum, Le Rêve de la Reine, propose une immersion dans l’univers fantasque et vaporeux de Marie-Antoinette. Elle fut accompagné dans ce voyage flouté et rieur par la parfumeure Alexandra Monet, qui a su retranscrire avec justesse une fraîcheur et un classicisme délicieux.

À travers sa rose doucement poudrée, poussée par les notes vertes du galbanum et du petitgrain, déposée sur un lit de muscs sensuels et vanillés, Le Rêve de La Reine propose un tableau naturaliste et printanier, jouant volontairement sur une atmosphère naïve, qui avait l’affection particulière de Marie-Antoinette. Mais cette apparente touche d’innocence recèle quelque chose de militant en son cœur, d’insolent et de spontané. L’image rêvée de Marie-Antoinette, assurément, surgit à travers cette rose veloutée au visage angélique. Derrière l’effet caressant de ses pétales délicats tels les fines paupières de la Reine, se cache un élan de chaleur et de liberté. Le fond musqué sensuel, bien que séducteur, semble être présent pour figurer l’image indomptée de la Nature, le plaisir, peut-être, des choses simples et évidentes, sauvages.

Classique, ce parfum l’est assurément. À travers une construction académique évoquant les plus belles roses de la parfumerie moderne (on pense à Paris d’Yves Saint Laurent), se dégage une émotion tendre et puissante, invitant au ravissement, sans émotions surjouées. Le galbanum, le petitgrain et la rose essence proposent une ouverture fusante, dont la verdeur est nettement adoucie par le voluptueux de l’absolu rose, qui s’exprime tôt dans l’évolution. Une certaine fraîcheur est maintenue par la note de framboise, mais les baumes (benjoin) et les rondeurs généreuses de la fève tonka et de la vanille ne tardent pas à venir se mêler aux pétales. Le thème baigne dans une infusion de muscs poudrés qui garantissent une tenue et un sillage généreux. On devine en toile de fond les délicieuses notes rondes et animales du musc tonkin, qui ont été recherchées pour accentuer la véracité du propos. L’originalité de l’accord tient probablement à l’incursion régulière dans la trame rosée, d’une note néroli / petitgrain qui maquille légèrement cette rose en la rendant moins commune et attendue.

Le Rêve de La Reine, EDP
Le Rêve de La Reine, EDP

Nombreux sont ceux qui pourraient se demander pourquoi ce parfum, qui n’est pas d’une grande originalité dans le thème abordé, m’a touchée si justement. Par extension, ce parfum m’a interrogée sur la question de l’émotion en parfumerie, et sur la manière dont on la présente et la transcrit par les odeurs. L’émotion est un peu comme un courant électrique : elle vous parcourt et vous transperce. Parfois et même souvent (on vous le souhaite), elle se partage et se transmet, car celles et ceux qui vous entourent, peuvent la recevoir et la comprendre. Parfois aussi, elle s’échappe, file dans le vide, s’exprime en vain. Elle devient alors muette et incompréhensible, comme si elle n’était pas vraiment là.

La tâche de l’olfactophile, s’il souhaite affiner son jugement dans le domaine du parfum et développer sa capacité d’analyse, revient souvent à développer un esprit critique sur les plans esthétiques et techniques. Des plans qui sont tout à fait tangibles dans un parfum, mais que beaucoup peinent parfois à reconnaître. L’émotion, elle, me semble être autre chose. Aimer, admirer, saluer un parfum n’implique pas forcément d’y être sensible sur le plan émotionnel. Il est vrai que généralement, affiner son degré de sensibilité à la beauté offre un champ de réceptivité émotionnelle plus large , ouvrant ainsi les portes à plus de plaisirs, de sourires, de bonheur et d’exaltation. Un bon parfum peut avoir tout pour lui sur le papier, et ne dégager aucune émotion, car aucune émotion ne lui aura été adjointe. La différence se joue alors lorsque le bon se transforme en beau, au moment où vous percevez l’émotion qu’il contient. Et vous l’aimez lorsque cette émotion vous parle.

Mais parfois, et c’est bien normal, certaines œuvres, certains parfums ne nous parlent pas. On les reçoit sans les voir, on les entend sans les écouter, on les perçoit sans les sentir. Dans mon cas bien personnel, j’ai été touchée par Le Rêve de La Reine. J’aime la façon dont la rose, personnage central de cette composition, s’exprime et module sa voix pour faire ressentir son cœur et deviner ses envies. Je l’aime aussi peut-être parce que j’ai compris et entendu son message de liberté, sa sincérité simple et franche, à l’image de cette Reine incomprise en son temps. J’ai  aimé ce parfum peut-être justement car les valeurs qu’il semble porter me sont chères.

Le parfum sucré

Depuis quelques temps, il ne se passe pas un jour sans que, dans la rue ou dans le métro, je ne croise sur des hommes et des femmes de la capitale, le sillage plombant de ces parfums que l’on dit “sucrés”. C’est en rentrant chez moi il y a deux jours, apercevant une voyageuse se reparfumant, que je me suis rendue compte du malaise profond dans lequel me plongent chaque fois ces rencontres fortuites.

Manifesto - Yves Saint Laurent
Manifesto – Yves Saint Laurent

La voyageuse avait les cheveux décolorés, soigneusement tirés en arrière, retenus dans un pastiche blond cendré jurant avec l’aspect jaune orangé de sa couleur. Sur ses yeux un trait noir épais, et sur ses joues un blush appliqué avec un peu trop de générosité lui donnant un air figé. Elle portait un manteau trop grand pour elle, fait d’empiècements de cuir et de fausse fourrure, une jupe en jean mal assortie et de hauts talons qui la faisaient probablement souffrir. Entre deux stations, elle a sorti de son tout petit sac doré, un flacon de Manifesto d’Yves Saint Laurent et entrepris de faire une retouche parfum en… 10 pschitts conséquents, ce qui a eu pour effet d’envahir instantanément tout le wagon.

Le manque de goût apparent de cette femme n’était pourtant pas le plus marquant. Le plus marquant était la détresse affective que l’on pouvait lire dans ses yeux, et que tout dans son attitude et son apparence confirmait. La charge sucrée poisseuse de son parfum semblait plonger ses nerfs dans une sorte de torpeur douceâtre, calmant l’apparition de tout sentiment d’angoisse et dopant artificiellement sa confiance en elle et ainsi, son pouvoir de séduction. Peut-être.

Loin de moi l’idée, avec cet exemple, de faire des raccourcis. J’ai malheureusement croisé trop de femmes différentes et dans des circonstances assez variées pour dire que ce phénomène touche la population dans son ensemble. On aime les parfums sucrés oui, parce que c’est facile. Que c’est mignon. Que c’est bon. Et on oublie au passage que personne n’est un cupcake ou un sachet de caramels géants… Mais on oublie surtout que stimuler le désir de l’autre par son appétit est un leurre, une bataille perdue d’avance, un mirage grossier qui s’évanouira dès que le tout sera “consommé”. N’avez-vous jamais eu cette sensation, lorsque vous mangez une sucrerie, qu’une fois celle-ci finie, cupcakevous en voulez encore ? Qu’il faut en reprendre encore une, puis une autre et une autre encore jusqu’à ce que… vous n’en puissiez plus ?

Les parfums sucrés entrent pour moi dans la même logique. Celles et ceux qui les portent y trouvent souvent un réconfort mécanique, y cèdent sans réfléchir, espérant peut-être être plus attirants, plus beaux, plus désirables. Mais en excitant artificiellement l’appétit de l’autre, qui retombe et s’écrase aussi vite qu’il est venu, ils vous laissent alors seul(e) et démuni(e). Car une chose est sûre, les parfums sucrés ne rendent pas séduisants ou sensuels. Jamais. Ils ne tiennent qu’un discours étriqué, que l’on avale sans broncher et sans réfléchir et qui, passées les premières semaines, finit par énerver tout le monde autour de soi, par saturer tous les appétits et pousser à bout toutes les patiences. Ils vous laissent au final encore plus seul que vous ne l’étiez au départ.

Le parfum ne peut pas combler ce qui vous manque. Ils ne vous rendra pas attirant(e)s si vous n’y croyez pas déjà vous-même et ne vous donnera pas confiance en vous. En revanche, il est tout indiqué pour sublimer votre part de beauté et révéler ce qui vous rend exceptionnel. Mais par pitié, ne tentez pas de combler le vide par du vide. La chute n’est que plus dure et le réveil plus douloureux.

La sensualité n’a rien à voir / à faire avec le sucre s’il s’agit d’une correspondance binaire. Il est temps de sortir des schémas à l’emporte-pièce que l’on voit passer partout, il est temps de se trouver, réellement, en parfum, pour peut-être mieux se trouver… tout court.

10 détails olfactifs qui sont une preuve d’amour

L’amour est une affaire d’odeurs. L’attirance physique du premier regard est souvent confirmée par l’empreinte olfactive que dégage l’autre, et est un bon moyen d’évaluer son attachement. En d’autres termes, si vous aimez son odeur, il y a fort à parier pour que vous soyez avec une personne qui vous convient.

Lovers

En réfléchissant à la question, je me suis demandée de quelle manière l’odeur de la personne que j’aime influait sur mon comportement, quel rapport j’entretenais avec et en quoi cela pouvait confirmer mes sentiments. J’ai décidé de vous exposer ici les quelques points qui me confirment tous les jours que je suis bien là où je suis, et que je ne changerai ça pour rien au monde. Les phrases parlent d’un homme, mais rien n’empêche ces éléments d’être applicables à une femme…

Lorsque vous pensez à son odeur, cela vous fait sourire.

Sentir son odeur panse vos petites plaies. Si par hasard vous êtes triste et qu’il n’est pas là, il vous suffit de vous allonger de son côté du lit pour vous sentir submergée par la douceur et le réconfort. Finalement, vos soucis ne sont peut-être pas si graves…

Certains endroits de son corps sont particulièrement adorables à renifler : juste sous les oreilles, dans la nuque à la base des cheveux, ses joues. Les sentir est un prétexte pour y déposer des baisers, ou l’inverse…

L’odeur de ses aisselles vous attire. Même quand il a transpiré, vous aimez fourrer votre nez sous ses bras pour vous enivrer un peu.

Vous avez l’impression que vos odeurs se ressemblent. C’est probablement totalement faux, mais vous avez la ferme conviction que votre odeur corporelle et la sienne ont des points communs et que c’est pour cela que vous vous entendez si bien. 

Vous pourriez vous noyer dans l’odeur de son torse, qui semble représenter l’équilibre le plus parfaitement exact entre réconfort et excitation. 

Vous adorez retrouver son odeur sur vos mains, et vous êtes capable de passer de longues minutes à “boire” et “absorber” toutes les molécules qui la composent et qui peuplent vos mains. 

Sentir son odeur est plus puissant que regarder une photo de lui. Il suffit de se plonger dans l’un de ses t-shirts pour que la nuance parfaite de ses yeux apparaisse et que vous l’ayez en face de vous.

Son odeur agit sur vous comme un relaxant. Elle vous calme et vous aide presque à vous endormir.

Parfois, vous aimeriez presque qu’il ne porte pas de parfum, tellement son odeur est belle…

Et vous, quelles sont les petits détails olfactifs qui vous prouvent que vous êtes amoureux / amoureuse ?

“Des effluves et des œuvres” : voyage dans le temps avec In The Ere

Comme elle le dit souvent elle-même, Constance aime raconter des histoires. Elle est douée pour cela, et c’est probablement la raison pour laquelle le parfum lui parle autant, en dehors de son histoire personnelle. C’est sûrement cette raison qui l’a amenée à construire une nouvelle façon de parler du parfum d’abord avec l’aventure des Ateliers Parfums Thierry Mugler, puis aujourd’hui avec sa propre société In The Ere. Passer par la cuisine, la science, l’histoire ou encore l’art pour aborder ce sujet faussement évident qu’est le nez est la spécialité de cette grande blonde au sourire

Constance Deroubaix, Fondatrice d'In The Ere
Constance Deroubaix, Fondatrice d’In The Ere

accrocheur. Car c’est probablement en empruntant des routes inattendues que l’on découvre le plus de choses sur soi et sur la réalité du monde, comprenant alors que tous les champs de perceptions sensorielles sont intimement reliés, alors que nous avons toujours eu tendance à les séparer.

Faisant des liens là où nous n’avons pas l’habitude d’en faire et associant franchement et ouvertement des univers qui se regardaient jusqu’alors sans se le dire, In The Ere a développé tout un panel d’ateliers et de conférences alliant des univers proches mais ne se confondant pas. Par exemple, lors des ateliers culinaires, révéler un ingrédient de la parfumerie et de la cuisine en goûtant mais aussi en sentant, permet d’ouvrir le regard, d’enrichir la perception et ainsi, de décupler le plaisir.

Dans le cas qui nous occupe aujourd’hui, Constance Deroubaix s’est associée avec Carole Couturier, historienne de l’art, pour développer des visites-conférences d’un nouveau genre dans les musées parisiens : “Des effluves et des œuvres”. Lors de ces visites, vous pourrez découvrir ou re-découvrir des œuvres marquantes, tout en sentant des parfums créés à la même époque. Grâce aux explications de Carole, vous serez alors à même de décrypter les codes visuels, culturels et artistiques des tableaux, tandis que les commentaires de Constance vous permettront de faire des parallèles inédits entre création olfactive et création picturale.

Portrait de la journaliste Sylvia Von Harden - Otto Dix, 1926
Portrait de la journaliste Sylvia Von Harden – Otto Dix, 1926

Je ne sais pas à quelle époque l’idée d’analyser un tableau à travers les prismes de l’histoire, de l’art et du parfum est survenue à l’esprit de Constance, toujours est-il que la visite-conférence “Des effluves et des œuvres” au centre Pompidou est l’une des expériences les plus convaincantes qui m’ait été donné de vivre dans ma petite vie de perfumista. Grâce au professionnalisme des deux intervenantes, vous êtes immergés dans une époque que vous n’avez sûrement pas connue : le XIXe siècle ou le début du XXe (Musée d’Orsay ou Centre Georges Pompidou). Arrêté devant chaque œuvre, la puissance évocatrice du parfum vous coupe légèrement du moment présent et, tandis que vous perdez vos yeux dans le tableau, resurgissent alors à votre esprit des phrases, des images, des ambiances lointaines, que vous avez peut-être croisées dans vos lectures, vos études ou vos loisirs. L’espace d’une seconde ou deux, vous n’avez plus les mêmes vêtements, plus le même nom, plus le même parfum… Mais l’instant suivant, la voix des organisatrices vous réveille pour vous emmener attraper le train temporel suivant. Vous ressortirez après 1h30, ne sachant plus vraiment quel jour nous sommes, en ayant la ferme intention de revivre cette expérience.

En temps qu’amatrice de parfum, j’ai particulièrement aimé le travail d’aller-retour olfactif et visuel qui s’opère dans l’esprit lorsque l’on sent un parfum, tout en regardant une œuvre. L’évidence du parfum comme support artistique et témoin de son époque est plus criante que jamais, alors que tant d’entre nous en sommes convaincus depuis si longtemps. Même pour le novice ou le curieux, l’exercice mental proposé par la conférence est très enrichissant : avec une nouvelle manière de percevoir le visuel tout autant que l’olfactif, il incite le visiteur à ouvrir son esprit à de nouvelles formes de sensations et d’intellectualisations.

Ces conférences, en définitive, rendent curieux. Au sens premier du terme : qui a envie de voir, de savoir, d’apprendre. Et dans une époque où la curiosité aurait plutôt tendance à être malsaine, voyeuriste et réductrice, elles font un appel salvateur à notre esprit critique et à notre regard sensible sur le monde. Une manière finalement de faire grandir notre perception de l’art et de la beauté, tout en donnant l’envie d’apprendre plutôt que de se distraire.

Les prochaines conférences “Des effluves et des œuvres au centre Pompidou” :

Vendredi 19 septembre à 18h30 (intégré à la programmation “Les Rives de la Beauté“)
Samedi 15 novembre à 11h30
Samedi 29 novembre à 11h30
N’hésitez pas à suivre l’actualité d’In The Ere sur sa page Facebook, ou à contacter Constance pour plus d’informations à l’adresse suivante : constancederoubaix[at]intheere.fr